American Predator, Maureen Callahan (Sonatine) – Yann – Aire(s) Noire(s)

On ne s’en rendait sans doute pas compte à l’époque mais Pierre Bellemare était un véritable précurseur. Ses « histoires criminelles » sont devenues des « true crimes » mais le fond reste le même, des récits de faits divers plus ou moins glauques mettant en évidence l’inépuisable capacité de l’être humain à dézinguer ses semblables, que ce soit à titre exceptionnel ou qu’on ait fini par y prendre goût et habitude. Les lumières de l’aube, signé Jax Miller, avait marqué mon année 2020 par l’incroyable plongée dans les bas-fonds d’une région sinistrée des États-Unis que décrivait l’autrice après avoir repris à son compte une enquête dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle avait été sérieusement bâclée. La lecture de cet American Predator laissera à n’en pas douter des séquelles sur 2021.

Maureen Callahan est journaliste d’investigation et a signé, entre autres, des articles pour Vanity Fair ou le New York Post. L’histoire qu’elle relate ici trouve sa conclusion en 2012, lorsqu’un certain Israel Keyes est arrêté au Texas par le FBI, soupçonné d’avoir kidnappé quelques mois plus tôt en Alaska la jeune Samantha Koenig que nul n’a revue depuis sa disparition. Mais les enquêteurs, au fil des interrogatoires, vont peu à peu prendre conscience que celui sur lequel ils ont mis la main n’est pas un criminel ordinaire et, surtout, que la jeune femme n’est pas sa première victime. Démarre alors une enquête hors norme visant à retracer le parcours de cet homme qui, pendant des années et sans jamais être inquiété, laissa derrière lui des victimes à travers l’immensité des États-Unis.

Keyes lors de son arrestation – Droits réservés.

Avec un peu de recul, le récit (impeccablement maîtrisé) de Maureen Callahan s’avère glaçant à plus d’un titre et soulève bon nombre de questions, que ce soit au niveau du fonctionnement de la machine policière ou à celui d’une société au sein de laquelle peuvent grandir des monstres tels que Keyes sans que jamais personne n’en prenne conscience. Car si le portrait et le parcours meurtrier mis ici en lumière pourront ébranler les plus stoïques, le véritable enjeu du livre semble se jouer à d’autres niveaux. L’enfance et la jeunesse de Keyes au sein d’une communauté intégriste religieuse, sa fascination pour le survivalisme et les armes sont autant d’indicateurs d’une société qui laisse certains de ses citoyens à la marge sans plus se préoccuper de leur sort ni de leur évolution. Livré à lui-même, Keyes, en proie à des pulsions de plus en plus fortes, finira par mettre à exécution ce qu’il devine être pour lui la seule source d’apaisement. À cet égard, la description de son comportement lors des interrogatoires, en particulier lorsqu’il commence à être excité par ses souvenirs et le récit qu’il en livre, est proprement effrayante. Outre ce désintérêt de l’Amérique pour une partie de ses enfants, c’est le tableau que dresse Maureen Callahan des luttes intestines au sein de la police et des institutions judiciaires qui contribue à glacer le lecteur. Ces rivalités forcément improductives peuvent devenir criminelles lorsqu’elles empêchent d’arrêter ou même d’interroger correctement un homme tel que Keyes.

Samantha Koenig (crédit inconnu) et Israel Keyes (FBI).

Si American Predator est une telle réussite, c’est que la jeune journaliste, au-delà de ce triste et effarant constat qu’elle livre sans appel, ne cède à aucun moment au sensationnalisme ou au voyeurisme, consciente que l’histoire de la traque d’Israel Keyes est suffisamment spectaculaire dans les faits. Elle ne montre pas non plus d’empathie particulière pour ce tueur roublard qui donna bien du fil à retordre aux enquêteurs après son arrestation mais qui finit victime d’une trop grande confiance en lui. Quant aux limiers responsables de l’enquête et des interrogatoires, ils ne sortent pas non plus grandis de ces pages, humains victimes de leurs egos et de leurs faiblesses, parfois aiguillés sur la bonne piste grâce à l’aplomb mal maîtrisé du tueur.

American Predator se dévore en quelques heures mais nul doute que la figure monstrueuse d’Israel Keyes et cette sensation diffuse d’avoir côtoyé le mal à l’état pur laisseront des traces durables dans l’esprit de celles et ceux qui auront lu le livre.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Corinne Daniellot.

Yann.

American Predator, Maureen Callahan, Sonatine, 360 p. , 21€.

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