« La plupart des autres hommes n’avaient pas des histoires comme celle-là. Les gens qui vivaient dans des coins moins sauvages de la société étaient affublés de traumatismes plus conventionnels, l’équivalent psychique de blessures corporelles. Aucun de ces types n’avait jamais tenu la mort dans le creux de sa paume ni regardé le sommet de ses montagnes natales se faire désintégrer par une explosion de dynamite rien que pour que sa famille puisse manger. »

Il est souvent facile et tentant de glisser un auteur dans un tiroir ou une catégorie, de le poser en héritier de tel ou tel grand nom mais faire ce choix signifie également déposséder cet auteur de ce qui lui est propre, banaliser de fait l’originalité de son propos ou de son écriture. S’agissant de Jordan Farmer, certains noms vont s’imposer à la lecture de son premier roman, La Mort sur ses épaules, et ce ne sera pas lui faire injure que de penser à des romanciers que l’on aime et admire, des gens aussi reconnus que Chris Offutt, David Joy ou Daniel Woodrell pour ne citer que les plus évidents. Mais, une fois cette généalogie acceptée, il faudra se pencher plus attentivement sur ce qui nous a frappé dans ce texte à la beauté sombre.

Philippe Boulet-Gercourt pour L’obs.

Outre un sens inné de la description grâce auquel il immerge immédiatement le lecteur dans ce coin irrémédiablement menacé par l’oubli, Jordan Farmer nous attrape par les sentiments et c’est peut-être là qu’il se montre le plus impressionnant. À travers les portraits de Terry, Huddles, Malcolm, Jason ou Sharon, il brosse une galerie de personnages aux prises avec la vie et la difficulté d’aimer ou d’être aimé, que ce soit en raison de leur homosexualité (difficilement acceptable dans ces campagnes) ou d’un mal-être récurrent et insoignable (à cet égard, la figure de Malcolm est déchirante et les derniers mots que lui fait prononcer Farmer m’ont broyé le coeur).

Photo : Saul Loeb.

Ici, tout semble écrit d’avance et la plupart s’y résignent. Mais certain(e)s tentent de conjurer ce destin sans la moindre perspective, luttant avec l’énergie du désespoir contre une fatalité qui se matérialise ici sous les traits de Ferris Gilbert ou sous ceux de La Carcasse, le centre de détention local. Empreint de fatalisme, La Mort sur ses épaules brille néanmoins de la lueur que gardent en eux ces damnés de la terre.

Photo : Anne Corpet.

« Vous, les culs-terreux, vous admirez beaucoup trop les martyrs, dit-elle. Peut-être que ça vous vient à force de voir vos mines s’effondrer et vos cousins mourir d’overdose. »

Si la trame du roman n’a rien de follement original, le texte est porté d’un bout à l’autre par ces écorchés vifs et une narration sans faille. Jordan Farmer sait tenir son récit et dépeint une région qui semble n’avoir pas plus d’avenir que les hommes et les femmes qui la peuplent. Noir, humain et véritablement habité, La Mort sur ses épaules est une réussite brillante, une perle de plus au déjà riche catalogue Rivages.

« Jamais personne n’avait proposé de lui rendre service sans attendre quelque chose en retour. C’était comme ça, pas de quoi s’offenser. Malgré tout ce qu’on vous racontait à la messe, l’instinct primordial de l’être humain consistait à exploiter son prochain. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril.

Yann.

La mort sur ses épaules, Jordan Farmer, Rivages / Noir, 288 p. , 20€.

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