Le Lac de nulle part / Indian Creek, Pete Fromm (Gallmeister / Totem) – Aurélie / Seb

Trig et Al sont tous deux contactés par leur père qui leur propose une Aventure. De celles qu’ils faisaient en famille l’été avant leur adolescence : quelques semaines en pleine nature, camping et canoë.

Mais cette fois, les choses sont un peu différentes. Dorie, la mère, n’est pas du voyage, le divorce a été prononcé des années auparavant. L’Aventure ne se fera pas non plus dans les mêmes conditions : le mois de novembre approche, le frère et la soeur hésitent mais cela fait si longtemps qu’ils n’ont pas vu leur père et qu’eux, les jumeaux, n’ont pas été réunis…

Commence alors un « laketrip » où les souvenirs d’un temps qu’on pensait meilleur refont surface en même temps qu’une sourde angoisse monte au fil des jours.

Un huis-clos dans les grands espaces canadiens où les jumeaux et le père erreront autant de lac en lac que dans les méandres de leurs âmes blessées. La construction nous fait quitter le rivage de nos vies pour celles des membres de cette famille, accompagnant Trig dans ses découvertes et ses épreuves successives, comprenant toujours avec un temps d’avance ce qui l’attend et rageant de ne pouvoir l’aider à ouvrir les yeux en douceur.

Pete Fromm est bel et bien le maître de la survie en pleine nature mais on retrouve aussi ici sa façon si particulière de traiter les liens familiaux mêlant une grande douceur à des vérités brutes difficiles à dépasser.

C’est beau, c’est dur, c’est totalement réussi et c’est traduit de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Le Lac de nulle part, Pete Fromm, Gallmeister, 336 p., 24€60.

Photo : les libraires masqués du Grenier.

“Enfin privé de son blanc manteau neigeux, le monde prenait des teintes plus sombres, vert foncé presque noir, tandis que les tessons gris des nuages restaient partout accrochés et que le blanc de la neige continuait d’orner le sol. Quand je montais assez haut, je me retrouvais à l’intérieur même des nuages, et la distance se transformait alors en un gris de néant, la pluie laissant mes vêtements détrempés de minuscules perles de cristal.

1978. Encore étudiant, le jeune Pete Fromm prend un boulot de surveillance de millions d’œufs de saumons, en pleine montagne, aux confins du Montana et de l’Idaho. Durée de la mission : les sept mois d’hiver. Le job : empêcher la prédation des œufs et casser la glace de la frayère pour maintenir la circulation et l’oxygénation de l’eau de la rivière.

Photo : Sébastien Vidal.

Avec ce récit autobiographique, Pete Fromm nous emporte loin des sentiers battus. Sous sa plume efficace, avec un formidable talent pour la narration, il déploie, rien que pour nous, ce que nous appelons les grands espaces. Avec un sens de l’humour très plaisant, il nous raconte ses sept mois d’isolement dans le ventre des rocheuses, en ne cachant rien de ses erreurs, de son inexpérience et de sa naïveté. Véritable voyage initiatique, il me rappelle le superbe livre de Dan O’Brien, Rites d’automne.
Avec cette histoire, Pete Fromm se montre tel qu’il était en 1978, un jeune homme un peu inconscient qui se questionne et hésite quant à la direction à prendre dans la vie. De corvée de bois en balades, de piégeage en chasse illégale, de lecture en découverte d’une nature impitoyable, s’égrène les heures et les jours dans l’hiver mutique des montagnes rocheuses.
Au-delà de l’exercice de rusticité inévitable pour résister à cette aventure, l’auteur approche l’expérience de la solitude. La vraie, celle qui nous fait nous retrouver seul avec nous-même, et nous fait ouvrir des portes qu’on n’aurait peut-être pas ouvertes si on n’y avait pas été contraint. Parce que lorsque la nuit recouvre tout ce qui tient lieu de monde, que les bruits s’atténuent, que le confort se limite à quelques mètres carrés de chaleur et de toile, d’un poêle, de réserves de nourriture et de quelques livres, on prend la mesure du grand réconfort de la présence d’un animal, en l’occurrence une chienne prénommée Boone. À ce sujet, l’auteur écrit de touchantes pages sur elle, sa fidélité, son absence de jugement, son regard franc porté sur lui.
Indian creek c’est aussi une filiation avec Thoreau, même si la démarche du Pete Fromm de l’époque n’est pas philosophique ni politique. Il en va de même avec Dans la forêt, de Jean Hegland, même famille.

Indian creek. Photo : DR.

Le jeune Pete Fromm entre en nature comme on pénètre dans l’eau froide, crispé et inquiet. Et puis au fil du récit, on le voit s’adapter, s’acculturer. Car ce livre nous montre à quel point nous nous sommes détachés de la nature. Nous avons perdu notre savoir de survie, et là-bas, à Indian creek, les vrais rois, ce sont les animaux. Sans notre technologie, nos moteurs, notre logistique, nous ne sommes rien dans le monde sauvage. C’est dit d’une manière subtile, sans réellement le formuler, mais c’est quelque part entre les lignes.
Indian creek c’est aussi le rapport à la mort, qui survient souvent brutalement en montagne, la vie et la mort, les deux aiguilles du temps qui passe. Ce qui est intéressant à observer dans ce récit, c’est le rapport aux animaux sauvages qui évolue au fil des pages. En premier lieu les animaux croisés sont vus comme des habitants des montagnes, sans véritables droits, ils sont là, simplement. Puis, s’immisce dans les mots, une empathie qui n’existait pas au début, et selon les scènes décrites, que ce soit avec le jeune Fromm ou en compagnie de chasseurs, on subodore une forme de regret à tuer, et un soulagement à assister à l’échec d’une chasse. La seule mort acceptable dans le monde naturel est celle guidée par les règles naturelles.
J’ai senti aussi beaucoup de tendresse dans cette histoire, dans les mots choisis, de la tendresse pour les humains, pour le lieu, pour les lynxs et les ours, pour l’élan et même envers les oeufs de saumons.
Indian creek est une expérience de vie arrivée de manière imprévisible, elle est relatée avec simplicité, comme elle a été vécue, sans jamais être tentée par le sensationnel.
Suivez le jeune Pete, il a des choses à vous raconter.

Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

Seb.

Indian creek, Pete Fromm, Totem, 250 p. , 9€80.

2 réflexions sur « Le Lac de nulle part / Indian Creek, Pete Fromm (Gallmeister / Totem) – Aurélie / Seb »

  1. J’ai Indian Creek dans ma PAL et j’ai hâte de le lire.
    J’ai beaucoup beaucoup aimé La vie en chantier, du même auteur. Un livre bouleversant.

    J’aime

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