« Ici comme partout, on avait dressé des calvaires aux intersections de petits chemins. Tissé des légendes autour d’une pierre ou d’une fontaine cachée dans les bois. Orné des stèles de portraits émaillés de nouveau-nés, de veuves, de vieillards. Gravé et souligné à la feuille d’or des noms d’hommes fauchés aux combats. »

Photo : Sébastien Vidal.

De nos jours, quelque part. Braconne, un hameau peuplé de quinze personnes et quelques animaux. Une tempête vient de se défouler sur la région. Tout est dévasté. Les routes coupées, les lignes électriques et téléphoniques ravagées, les relais utilisés par les téléphones portables hors-service. Cette catastrophe vient s’ajouter à une sévère grève générale qui paralyse le pays. Braconne est coupé du monde, pire qu’une île au milieu de l’océan. Il va falloir s’entraider pour tenir. Mais au hameau, de vieilles blessures suppurent, quelque chose gronde…

J’ai découvert Cyril Herry en tant qu’auteur avec Scalp, un excellent roman noir qui est paru aux éditions du Seuil. J’avais beaucoup aimé cette ambiance sèche, cette écriture âpre mais non dénuée de poésie. J’avais aimé les personnages complexes et ce qui était traité en arrière-plan. Autant dire que j’arrivais en confiance dans cette Tempête Yonna.

Et j’avais raison. Quel roman ! d’emblée je le dis, ce roman intègre la bande des quatre ou cinq livres que j’ai préféré cette année. Et j’en ai lu des sacrément bons.

Photo : Pascal Chareyron.

Je vais éprouver des difficultés à vous expliquer pourquoi, mais quelque chose dans ce livre m’a captivé. Une force noire, une atmosphère, quelque chose qui tenait de l’attraction. La très haute qualité narrative n’y est certainement pas pour rien. Une gourmandise de 334 pages. J’en voulais encore ; en fait, j’en aurais bien repris pour 200 pages de rab.

D’abord, l’auteur ne tombe pas dans la facilité. Il place son récit en pleine cambrousse, un endroit isolé où il ne passe rien. Enfin, presque rien. Tisser une histoire à partir de ce terreau est un défi, sauf si on connaît bien la campagne, sauf si on a bien observé, sauf si on sait s’y prendre. J’ai décelé dans le façonnage des personnages, une savante aptitude à observer, presque guetter, surveiller ses semblables. Un romancier qui se respecte, doit faire cela. Il passe du temps à regarder autour de lui, confisquer des gestes faits par autrui, à emprunter des expressions formulées par d’autres pour les utiliser ou les transformer. Un romancier qui fait bien son travail, sait attraper au vol des scènes anodines en apparence, mais seulement en apparence. Un romancier qui sait ce qu’il fait doit se tremper dans la vie quotidienne, générer des interactions avec le vivant, en tirer une substance, sa substance, et produire son miel, noir de préférence.

Photo : Loïc Venance.

Autre difficulté, l’auteur a décidé de ne pas mettre en scène le passage de la tempête. Un moment de bravoure potentiel dont il se prive pour le bien de l’histoire. Il y a une forme d’ascétisme dans l’écriture de Cyril Herry, on est loin de la profusion de mots, de formules, et pourtant il ne manque rien. Le juste nécessaire se pose sur le papier, et ça donne des maisons simples mais possédant une forme de beauté, et surtout, faites pour durer. L’écriture de Cyril Herry est faite pour durer. Il n’y a pas de tricherie comme il m’arrive d’en dénicher parfois dans certains livres, des facilités scénaristiques pour relier les trajectoires asymptotiques, pour rendre semblable ce qui ne pourra jamais l’être, même avec beaucoup d’imagination et une grosse dose de naïveté. Vous ne trouverez rien de ces poussières de poudre de perlimpinpin dans ce roman. Tout est crédible, horriblement crédible. Quand on lit Tempête Yonna, on est dans la fiction, mais ça ressemble d’une manière puissante à la réalité, et la réalité dépasse toujours la fiction.

En Creuse, l'écrivain Cyril Herry fait travailler écoliers et retraités sur leur territoire
Photo : Aurore Claverie.

Cyril Herry, avec sa prose travaillée, fait avancer son affaire avec talent. Ça ne se voit pas, et c’est très dur de ne pas faire apparaître le squelette, les ficelles. Lui, il y parvient en artisan chevronné, compagnon du devoir d’écrire une bonne histoire. Une sacrée bonne histoire.

Je ne dirai rien de ce qui s’y passe, à Braconne. Ce serait gâcher. Ce que je peux dire en revanche, c’est que ce superbe roman pose des questions très pertinentes. Comme, notre mode de vie est-il adapté à la brutalité de la Nature ? À quel moment l’homme redevient-il une bête ? Où se trouvent les limites de la solidarité ? Qu’est-ce qui nous réunit vraiment ?

Voilà un très bon début de programme, vous ne trouvez pas ?

Mais entre les moments de fureur qui passent dans ce livre comme des ouragans, on rencontre des passages d’une grande douceur, des passages de poésie. J’ai en tête cette élégie aux soirées, ce que l’on appelait les veillées. Des lignes sur la perte, sur la solitude. Et puis la Nature, omniprésente, arbitre tentaculaire, au-dessus de la mêlée. Et comme le dit l’auteur, il y a un monde entre raconter une histoire qui se passe dans la nature et raconter la nature. Lui, il raconte la nature, aucun doute.

La nature, et les petits animaux que l’on nomme « humains » qui gravitent dans son champ, qui gesticulent dans leur solitude et leurs névroses, qui ne voient pas bien loin, qui s’efforcent de survivre, entre le statut de prédateur et celui de proie.

« Elle suivit le petit chemin qui menait au sommet du pré, sans se retourner, et se fit gober par l’obscurité. »

Elle n’a l’air de rien cette phrase. Et pourtant. Il y a du boulot derrière. Du boulot pour parvenir à cet équilibre, cette sobriété qui donne toute l’ampleur à la scène qui se déroule. Ça fait naître l’image, on y est. Jean-Patrick Manchette n’aurait pas renié cette phrase-là.

J’ai assez dit du bien. Allez voir vous-même de quoi il retourne, rejoignez Braconnez tant qu’il est temps, et faites-vous gober par l’obscurité.   

Seb.

Tempête Yonna, Cyril Herry, éditions In8, 332 p. , 19€.