Sur son compte Instagram, elle se présente comme « fanzineuse, illustratrice, autrice ». Last but not least, elle a créé les Éditions de la dernière chance et y publie ses récits Vandura Hotel et Last best place, où elle conjugue deux de ses grandes passions, les voyages et la littérature américaine. Côtoyant le monde du punk rock et celui du fanzine, défenseuse acharnée du Do it yourself, Delphine Bucher semble bouillonner en permanence, toujours entre deux projets, enthousiaste et sincère. Une telle énergie ne pouvant que nous interpeller, il nous a semblé naturel d’échanger un peu avec elle sur ces goûts que revendique également Aire(s) Libre(s).

« Éditions de la dernière chance », « Alaska la dernière frontière », « The last best place » … Tes projets semblent porter l’empreinte de la fin de quelque chose. C’est volontaire, tu avais conscience de ce point commun ?

Pur hasard ! J’ai choisi le nom des éditions de la dernière chance en hommage au livre de Jack London Le cabaret de la dernière chance. Un excellent bouquin et un titre fabuleux, que j’ai piqué et arrangé à ma sauce. Les titres de mes dernières publications sont tout simplement liés aux états américains dont il est question dans mes textes, l’Alaska et le Montana, je ne suis pas allée chercher bien loin, « la dernière frontière » c’est ce que l’on voit imprimé sur les t-shirts dans les boutiques de souvenirs. Je n’ai réalisé ce trait commun que pour la sortie de Vandura Hotel, je ne m’en étais pas rendue compte avant ! Le « dernier » c’est ferme et irrémédiable, mais on apprécie forcément plus les dernières choses, on y apporte un intérêt particulier, elles ont une saveur à part, comme ces heures passées sur la route.
Si je réfléchis encore plus loin, je crois qu’au fond, ça doit me rassurer qu’il y ait une fin à tout. Particulièrement aux voyages, finalement : j’adore voyager, mais j’aime aussi rentrer, retrouver mon confort… et ma bibliothèque.

L’indépendance, la débrouille, pour ne pas dire la démerde, est une notion cruciale pour toi ? Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même ? Par misanthropie ? Timidité ?

Un peu de tout ça je dirais… Mais c’est surtout quelque chose que j’ai en moi depuis toute petite. On m’a toujours appris à me débrouiller, être indépendante, et ne pas trop attendre des autres en général. C’est ancré en moi, j’ai cet esprit Do It Yourself scotché, et ça vaut pour tous les aspects de ma vie. J’ai réalisé mon premier fanzine en solo, pareil pour la linogravure, je m’y suis mise seule chez moi. Si je dois monter un meuble, changer ma chambre à air ou démonter ma machine à laver, je le fais (parfois, je réalise de véritables carnages !). Pour le livre Vandura Hotel, j’ai appris à utiliser des logiciels de mise en page et j’ai tenté… Ma tendance à la débrouille va avec une curiosité et une envie d’apprendre, ça me permet de toujours rester éveillée avec l’envie de faire plein de trucs. Et, bien sûr, je suis une personne solitaire, qui aime le calme et la tranquillité, et pas forcément toujours la compagnie… En voyage, c’est la même chose, mais le problème du budget joue aussi beaucoup. On apprend vite à se débrouiller quand on a des fonds limités mais des envies qui dépassent le plafond. Je ne me vois pas faire autrement en fait, et si c’était simple, ce serait moins marrant non ?

Tu cites Jack London dont on mesure très vite l’importance quand on lit tes récits. Te souviens-tu du titre qui a déclenché cette bougeotte qui semble ne plus t’avoir quittée depuis ?

Effectivement, je cite Jack London à plusieurs reprises dans mes écrits, c’est même le moteur de mes voyages. Je l’ai découvert gamine, alors que je m’ennuyais ferme à un repas de famille, je me suis plongée dans Croc-Blanc. Je ne sais pas à quel âge, très jeune c’est certain, mais je me souviens très bien de ce livre. Une version mal traduite, pour enfants, avec de jolies gravures. Cette histoire m’avait fascinée et donné envie d’aventures dans le Grand Nord, rêve que j’ai pu réaliser en passant une année au Canada. C’est là-bas que j’ai redécouvert Jack London, en préparant un voyage de deux mois en Alaska. J’ai lu et relu ses histoires, imaginant déjà les paysages que j’allais découvrir quelques mois plus tard. C’est toute l’histoire de Vandura Hotel : je suis partie, avec Loïc, mon compagnon de l’époque, en van, rouler jusqu’au cercle arctique pour voir des grizzlies et des aurores boréales. Tout ça sur les traces de cet auteur, qui a baroudé jusqu’au Klondike début 1900, lors de la ruée vers l’or de l’Alaska. De là-bas, il ne rapporta pas de ce précieux métal, mais des dizaines d’histoires glanées au coin du feu les longs soirs d’hiver. J’ai, pendant ces deux mois sur la route, dévoré des récits incroyables de trappeurs, de survie dans la neige, de loups et d’indiens, jusqu’à lui rendre hommage dans sa cabane à Dawson City.
Mais je ne me suis pas arrêtée là, parce que son histoire ne se résume pas seulement au Grand Nord, il y a aussi la Californie, son engagement politique et sa vie à trimer du côté d’Oakland. C’est de là-bas que je suis partie, en 2018, avec Camille, ma jeune sœur, faire un road trip jusqu’à Missoula, dans le Montana (direction la fameuse école littéraire du Montana, où j’avais rendez-vous avec l’auteur Pete Fromm pour une interview).
J’ai eu la chance de passer une journée à Glen Ellen, le ranch de Jack London, voir les ruines de sa maison, la fameuse Wolf House, me recueillir sur sa tombe, voir sa bibliothèque… Et boire une bière au First and Last chance saloon, comme lui ! Trinquant à sa mémoire et à tout ce qu’il m’aura apporté, ainsi qu’aux kilomètres que j’ai eu la force de faire. Tout ça, je le raconte dans The last best place, journal d’un road trip littéraire, fanzine sorti l’année dernière.
C’est encore aujourd’hui un bonheur de continuer à découvrir ses livres, plus d’une cinquantaine : John Barleycorn, son autobiographie d’alcoolique, Le peuple d’en bas, quelques mois passés dans les rues de l’East End à Londres en 1900. Ses aventures de hobo sur les rails à traverser le territoire américain, ou d’aventurier dans les îles du sud. Des récits d’aventures, d’explorations, de voyages, de galères. Sa vie est un vrai roman, et ses histoires s’en inspirent : il fut lui-même pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, vagabond, reporter…Je ne m’en lasse pas, et je conseille à tout le monde de découvrir ou re-découvrir cet auteur, dont les traductions malheureuses se sont trop vite retrouvées dans les rayons de littérature jeunesse (mais plutôt d’aller voir du côté des publications de Phébus Libretto par exemple, et les jolies choses éditées par Libertalia).

Si la découverte de Jack London est la première étape d’une initiation à la littérature américaine des grands espaces, quels sont les livres qui sont venus ensuite te bousculer au point de prendre la route au bout de quelques années ?

Quand j’étais toute jeune, le petit-fils de mes voisins m’a envoyé une carte postale d’Alaska, où ils étaient allés pêcher en famille. Je devais avoir une dizaine d’années, et en la trouvant dans ma boîte aux lettres je me suis dit  » pourquoi pas moi ? ». Je crois que cette carte, avec son écriture enfantine, délivrée cornée, a été un premier déclic pour moi, et j’ai réalisé que finalement, si j’en reçois une carte postale, ça ne doit pas être si loin, l’Alaska… J’ai depuis toujours rêvé de parcourir les routes, de l’Alaska au Texas, de la côte Est à la Californie. Malgré tout l’amour que je porte à la littérature des grands espaces et à Jack London en particulier, mon envie de voyage en territoire nord-américain vient aussi de ma passion pour le cinéma. J’ai toujours regardé énormément de films, américains pour une grosse majorité. Voyager aux Etats Unis fut l’occasion de voir de mes propres yeux ces banlieues américaines, ces zones commerciales, ces routes à perte de vue, et tous ces paysages iconiques. L’occasion aussi de me promener au cœur de scènes de la vie quotidienne, telles que l’on peut les retrouver dans les romans de Stephen King par exemple, qui ont baigné mes jeunes années passées à traîner dans les rayons de la médiathèque. J’ai du mal à citer précisément les noms qui m’ont donné envie de prendre la route, j’ai l’impression qu’il s’agit surtout d’un heureux mélange de nuits passées à lire tout un tas d’auteurs et d’autrices. Je n’ai pas de livre de chevet, pas de référence fétiche (hors Jack London, John Steinbeck et Richard Brautigan), mais j’ai une bibliothèque qui déborde à ras bord de romans, récits de voyages, polars, poésie, livres photo, et autres, d’Amérique du Nord. C’est surtout ces années à baigner dans cette ambiance qui m’ont donné envie de prendre le large et d’aller voir tout ça par moi-même. Je vais quand même citer des noms comme James Crumley, Jim Harrison, Mary Karr, JD Salinger, Truman Capote, Harper Lee… qui furent des lectures marquantes. Par contre, on me demande souvent si Sur la route de Jack Kerouac est un livre déclencheur, mais je n’ai pas réussi à le lire jusqu’au bout.

Si la littérature et les rêves qu’elle éveille t’ont donné envie de voyager, les paysages, les endroits dans lesquels tu te rends sont souvent idéalisés, voire fantasmés, non ? As-tu vécu quelques déceptions, voire quelques chocs en découvrant des lieux qui ne correspondaient pas (ou que de très loin) à l’image que tu t’en faisais ?

Beaucoup plus que prévu… J’ai tendance à idéaliser fortement les lieux et les paysages que je rêve de voir, à rester sur l’ambiance d’un film particulier, à une époque qui n’est plus la nôtre, ou à rester dans le ton d’un bouquin…
Ce fut le cas pour Missoula dans le Montana, par exemple. En tombant par hasard sur différents auteurs, dont Richard Hugo, j’ai découvert l’existence de “l’école littéraire du Montana ». J’ai choisi d’y faire un pèlerinage, depuis San Francisco. Malheureusement, en arrivant là-bas, avec pas mal de bornes au compteur et une grosse fatigue, j’ai réalisé que les belles années de la ville, au sens littéraire du terme, étaient derrière. J’ai tout de même eu la chance de rencontrer Pete Fromm, auteur de l’excellent Indian Creek, qui m’a tout de suite prévenue : il n’y a rien à faire par ici ! Je m’attendais à des librairies à tous les coins de rues, des écrivains grattant dans leurs carnets de tous les côtés… La vérité est moins romantique : deux librairies de vieilleries, quelques cafés et un musée à moitié vide, sans la moindre trace des auteurs ayant élu domicile dans le coin dans les années 70. Je pense que c’est ma plus grosse déception, et la plus douloureuse, probablement parce que c’était le but ultime du voyage, mon objectif, le « voilà pourquoi je roule 5000 kilomètres jusqu’à Missoula ». J’ai eu d’autres déconvenues sur la route, surtout avec les grosses villes, comme Las Vegas ou Roswell, des villes attrape-touristes qui finalement n’ont que très peu de charme. J’ai très vite eu envie de mettre les voiles !
C’est souvent ça, finalement, attendre beaucoup de lieux parce qu’on s’est plongé dans un livre génial, mais être confronté à la réalité, qui peut bien souvent être très, très loin des fictions lues. Heureusement, sur la route, l’inverse est aussi vrai, et j’ai eu d’excellentes surprises, dans des lieux sur lesquels je ne misais pas grand chose. Par exemple, de minuscules bleds au fin fond du Texas, je pense à Luchenbach par exemple. Un savant mélange de rencontres, de jolies lumières d’automne, d’une bière fraîche, parfois ça ne tient pas à grand-chose…

Peux-tu nous parler un peu de ta rencontre avec la linogravure, cette technique encore trop méconnue que tu utilises pour illustrer tes livres ?

Je suis tombée par hasard sur cette technique : un copain m’a prêté du matériel qu’il n’utilisait pas. Je me suis lancée un peu n’importe comment, avec quelques accidents (les gouges mal aiguisées, ça coupe…), des impressions à l’envers (comme les tampons, il faut penser à tout graver en miroir…). Depuis, je n’ai jamais arrêté !

Pour expliquer dans les grandes lignes, il s’agit de gravure sur une plaque de linoléum, dont on évide certaines parties, et qui servira ensuite de matrice pour l’impression. Pour faire simple, je dessine, je décalque les traits principaux sur une plaque de lino, puis je vide les parties que je souhaite obtenir blanches/sans encre à l’impression finale. Une fois que je suis à peu près satisfaite, en général après de nombreux tests d’impression, je peux enfin arrêter de creuser et me lancer dans le tirage. Avec un rouleau, j’étale de l’encre sur le lino, je dépose une feuille, puis j’appuie dessus, en « massant » le papier avec une cuillère en bois. Je retire le papier et tadam ! j’ai mon impression. Il n’y a plus qu’à recommencer… Je n’ai pas de formation, je n’ai pas fait d’école de beaux arts ni de stage, je tâtonne, et je continue aujourd’hui à faire des tests, avec des réussites mais aussi beaucoup d’échecs cuisants.

C’est très satisfaisant comme technique, un côté méditatif et relaxant de creuser encore et encore. Pas besoin de savoir parfaitement dessiner, je conseille à tout le monde de tester, c’est hyper accessible comme technique. Pour finir, je crois que ce qui me plait le plus avec la linogravure, c’est que même les trucs ratés rendent bien une fois imprimés.

Pour compléter ton portrait, la musique semble importante pour toi, le punk-rock en particulier. C’est un univers dans lequel tu t’investis également ?

Effectivement, la musique prend une bonne place aussi ! Je suis convaincue que arts graphiques, musique, cinéma, littérature sont complémentaires, et les ponts entre chaque sont incontournables, notamment l’imagerie du cinéma de genre pour pas mal de groupes que j’écoute. J’ai grandi dans une petite ville, Montbéliard, et j’ai eu la chance d’avoir accès à des concerts rockabilly, punk rock, psychobilly, surf music et compagnie grâce à des assos qui se bougeaient un peu dans le coin (et c’est encore le cas, notamment des Productions de l’Impossible), donc de baigner dans un univers stimulant. Par contre je ne me suis jamais investie dans l’organisation de concerts… je me contente d’y assister et de profiter !

Après deux années plutôt particulières où on a dû brider pas mal d’envies, tu as des projets pour l’année à venir et pour les suivantes ? Voyages, bouquins, illustrations, un peu de tout ça ?

Plein de choses, comme toujours, mon cerveau ne s’arrête jamais… J’organise un salon de micro-édition à Lyon avec Ben, mon acolyte, le DIY or DIE, en partenariat avec le festival de cinéma bis Hallucinations Collectives, dont je fais également partie. Ça prend pas mal de temps…
Pour les projets perso, je continue d’écrire, notamment la deuxième partie de Vandura Hotel, qui raconte la suite de nos aventures en van, entre Vancouver et Montréal (en passant par la frontière mexicaine et la Nouvelle Orléans !). Je bosse aussi sur d’autres zines de plus petit format, dont un qui raconte un voyage en solo (catastrophique) en Écosse. Je continue la publication de Zinobium Pertinax, un zine sur les lubies littéraires et les addictions aux bouquins, tout en préparant le sixième numéro de Après nous le déluge, zine d’illustrations d’expressions de la langue française. Je collabore à quelques zines aussi, dont le fameux Chéribibi, qui sera un gros morceau cette année.
Je continue d’exposer mes linogravures à droite à gauche, dans des lieux qui ont du sens pour moi (comme les PDZ à Besançon, la Cave sans nom à Audincourt ou la Face B à Lille), alors je continue de créer et de graver, histoire de renouveler un peu.

Accessoirement, je continue de travailler, parce que j’ai un job à côté, forcément, il faut bien payer le loyer… et les prochains voyages ! J’ai pour projet d’aller voir ce qu’il se passe du côté du Dakota, puis du Colorado. Et peut-être de la Floride aussi. Et un peu d’Angleterre, ça fait longtemps. En gros, je ne suis pas près de m’ennuyer !

Ci-dessous, le lien vers les Éditions de la dernière chance où vous pourrez commander directement les livres auprès de Delphine :