Trois mois.
C’est le temps qu’il m’aura fallu pour trouver comment te parler de Mortepeau.
Parce qu’il est âpre et rude et pourtant il m’a enchantée, il fut une de mes belles lectures des derniers mois.
Parce qu’il est intense et comme onirique, même s’il tient plus du cauchemar que du rêve.
Parce que je ne voyais pas comment te parler de cette grouillance sans te donner envie de t’en détourner, alors que c’est t’inciter à le lire que je souhaiterais.
Ci-dessous, c’est ce que j’en avais écrit il y a trois mois. Et je me dis : te dire que depuis trois mois je cherche comment t’en parler, te dire que depuis trois mois j’ai envie de t’en parler, ça peut suffire comme exergue, non ?

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe.
Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous les deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens.
Nous l’avons enterré à proximité de l’endroit où je m’allonge, derrière ces statues de pierre. Si je creuse toute la nuit, je pourrai le trouver, qui sait si j’attraperai en premiers ses mains, ses pieds ou le bas du pantalon de son costume noir. Qui sait comment son cadavre s’est installé pour reposer en paix. Nous l’avons mis en terre sans prendre la peine de changer le vieux complet qu’il portai, car son corps sentait déjà.
Tout est arrivé si vite que ce n’est que maintenant, après tant de jours et de nuits, que je commence à le considérer comme un mort, de ceux condamnés à errer. Et la nuit parfois, je lui parle. »

Ainsi s’ouvre Mortepeau.
Ensuite Natalia Garcia Freire déroule la psalmodie de Lucas.
Psalmodie n’est pas le mot juste, le ton de Lucas n’est pas monocorde. Il s’agirait presque, plutôt, d’une incantation.
Lucas, l’enfant écarté devenu jeune homme, s’adresse à son père, c’est sa voix qu’on entend.

Il remonte à cette nuit, « la nuit où les vaches ont meuglé », là où tout a commencé. On ne saura pas où, dans quel village, se situe l’histoire de cette famille. On ne saura pas non plus tout à fait exactement l’organisation de la maisonnée, ni les âges de Noah, Sarai et Esther, les nourrices, ni ce que Felisberto et Eloy ont pu dire au père pour être accueillis ainsi à bras ouverts.
Mais ça n’a pas d’importance.
Il suffit de se laisser prendre la main par ce récit qui te promène de jardin luxuriant en carré de décrépitude – et au nom de quoi, de quels dieux, cette décrépitude ?

Deux hommes arrivent donc. Tu ne sais pas d’où, personne ne sait d’où. Soudain, ils sont là, et tout se modifie puis se délite. Lucas, enfant, ne sait pas pourquoi mais il raconte comment. Et tu remontes avec lui le fil de cette vie à la ferme, organisée autour du père, le patriarche, comme envoûté par ces hommes.
Envoûter. C’est ce que fait la langue de Natalia Garcia Freire, qui tisse son récit entre l’organique et l’onirique. Le rapport à la terre et ceux qui la peuplent, la place de la mort, de la putréfaction dans nos vies, les petites moisissures, que je n’ai jamais trouvées glauques ici, ni même écœurantes.

La langue de Natalia Garcia Freire est riche comme du terreau bien fertile. Nourrie et rendue vivante par toutes ces bestioles qui accompagnent Lucas. Lucas qui ne se tait pas et raconte la déliquescence de cette famille qui fut leur, et qu’on suit pas à pas, mot après mot.

Ce serait une histoire de déshérence, dans tous les sens du terme.
Une histoire de décompositions, décomposition des terres, du jardin, décomposition des liens familiaux, sociaux, décomposition des équilibres, décomposition des chairs, quand tout se fait moribond puis mort tout court.

J’imagine bien qu’à te le décrire ainsi je peux ne pas te donner franchement envie. J’entends. Toutefois ce serait dommage de passer à côté. Il y a une dimension sacrée dans ce livre, il y a une dimension profane aussi. Comme dans les vieux contes qui n’ont pas peur de trifouiller les obscurités.
Il vaut le coup qu’on se penche sur son histoire, Lucas, qu’on l’écoute. Il est touchant dans son entêtement à unir, réunir, revenir, tenir debout et se faire aimer. Il est touchant dans ses élevages de compagnons, ces compagnons auxquels il s’abandonne, presque mystique.

Ça raconte une histoire tout ça, une histoire qui m’a beaucoup touchée.

« Le soleil ne s’est pas encore levé mais le ciel est visqueux et sans un souffle de vent. Je traverse le jardin en cinq enjambées lentes et réfléchies. Tout tourne dans ma tête, à croire que je ne vois pas à travers mes yeux, qu’une brume épaisse et froide a remplacé la chair et mes viscères. Quelque chose qui n’est pas encore défini palpite sous ma peau et m’entraîne. / La peinture écaillée des murs de la maison laisse apparaître le pisé fissuré, et lorsque je m’y appuie la terre tombe et craque ; dans le toit qui craquette lentement s’ouvrent des espaces semblables à des rangées de vieilles dents cariées; les volets se plaquent aux fenêtres en grinçant. Et moi je marche, incapable de ramper. »

Mouches de cimetière / La nuit où les vaches ont meuglé / Le pied d’Eloy /
Punaise assassine / La traite / Le piano / Larve blanche et molle /
Une offrande enflammée / Les cyclopes /Dieu s’en même / Reine des arthropodes / L’heure du rosaire / L’araignée / Le nez du professeur Erlano / Les cigales / L’annonciation / Maison de fous / L’expulsion / Les insectes de la montagne / Chrysalide / Notre peau morte / Felisberto / Imago

Ce sont les titres des chapitres.
Vois, les insectes les parsèment de leurs mues.

Histoire des insectes –
Paris, Firmin Didot frères, 1845.

Superbement traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon,
Mortepeau, Natalia Garcia Freire, Christian Bourgois, 160 p., 20€

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