Photo: Fanny Nowak.

Va me chercher Baby Doll est une ode aux femmes fortes, résilientes, c’est un road-trip ultra féminin, tout en sororité, en amitié, en puissance. Voici un roman aussi solaire que sombre, aussi courageux que magnétique, une histoire sur les petites gens, les marginaux, celles qui n’ont plus grand chose à perdre, n’ont plus peur de prendre des risques, d’assumer leurs choix, et faire ce qu’elles veulent de leur corps et leur esprit.

En lisant quelques articles sur l’auteure, Lucie Lachapelle, que j’ai découvert qu’à la fin des années 70 celle-ci vivait en Abitibi et avait été témoin de l’agression d’une jeune Anichinabée par un ivrogne. Marquée par cette brutalité, elle donne vie à Florence alias Cartouche, celle qui fit de la prison après voir tué cet homme – « je le faisais payer pour tous les salauds de la planète » -, celle qui décida de calmer son âme dans une cabane au fond des bois, celle qui fixa, sur son rétroviseur, une tête de corneille empaillée, celle connaissant par cœur les grands classiques du folk et du blues, reconnaissant la différence entre le vol de l’engoulevent à celui de la perdrix, celle se laissant bercer par « les différents bruissements des feuilles, les chants d’oiseaux, les stridulations des insectes. »

Chaque chapitre aurait pu être directement un extrait des chansons de Lucinda Williams, Bruce Springsteen, Willie Nelson, Richard Desjardins, Neko Case, Neil Young, Emmylou Harris, Johnny Cash, Joni Mitchell, Tom Waits, Townes Van Zandt, et j’en passe. C’est d’ailleurs ce ton musical que tu peux donner à la lecture de Va me chercher Baby Doll, car Lucie Lachapelle te propose sa « liste d’écoutes musicales », histoire de t’embarquer un peu plus fort dans ce road-trip haletant, attachant.

Cartouche a donc reçu cet ordre sonnant comme une prière agnostique:  Va me chercher Baby Doll, de la part de Thérèse, alias Manouche, ex-prostituée, receleuse, entremetteuse, qui fut comme une deuxième mère pour Cartouche lors de son trop long séjour en prison.

« (…) mon tatouage sur la nuque: cinq points. Quatre forment un carré et un cinquième, placé au centre, symbolise un individu entre quatre murs. Peu de gens en connaissent le sens, moi oui. Je reviens de là. »

Alors Cartouche charge quelques affaires dans son vieux pick-up et va chercher Camille, 18 ans, alias Baby Doll. Ce geste fraternel, d’aller chercher la fille paumée, pour Manouche en phase terminale d’un cancer du sein.
Les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle dans cette histoire qui fait la part belle aux résistantes, celles qui ne lâchent rien, n’espèrent plus beaucoup, se lient plus au vivant qu’à l’humain.
Cartouche t’embarque avec elle dans ce roman qui te fait traverser l’Ontario, la Saskatchewan et les coins désolés du Québec.
Il y a de grands espaces mais aussi beaucoup de bitume, de fumée de cigarettes, de lignes de coke, de filles au regard perdu et de motels aux moquettes crasseuses.
Durant son périple, Cartouche prend quelques gars faisant le pouce, décide de se dévoiler, ou non, à ces inconnus, s’arrête dans des stations-services, grignote en bavassant en anglais, aide les rêveurs paumés, évite les chiens fous, cherche Baby Doll.

Avec une plume humble, précise, Lucie Lachapelle nous pose dans une ambiance de film. Elle porte ses images et nous les propose avec amitié et tendresse. La documentaliste se meut en écrivaine et c’est incroyablement bon à lire, cette aventure faite de plaies et de bosses, de rencontres et de fuites.

Lucie Lachapelle crée un monde autour de Cartouche: d’où vient cette femme, comment se sont nouées ses amitiés, son histoire, ce que recèle le mot « maternité », l’auteure essaime tout cela au gré de la route entreprise par son personnage.

« Je suis allée prendre mon petit-déjeuner chez Tim. Il fait encore assez chaud et le ciel est dégagé. moi j’ai hâte de l’automne, le vrai, celui avec un froid juste assez piquant pour nous faire relever notre col et mettre nos mains dans nos poches. Ça fait déjà un bout que les outardes parcourent le ciel et ça ne me fait même pas envie de voler vers le Sud. Je veux seulement retourner dans mon Nord à moi, dans mon camp de bois rond d’Abitibi et retrouver mon espace et ma paix. »

Alors, te sens-tu prêt(e) pour un tour en compagnie de Cartouche? Je te le souhaite, histoire de partir sur la route, d’ouvrir grand ton cœur, d’aiguiser tes griffes et de reconnaître ton chemin.
Que vive Va me chercher Baby Doll !

Fanny.

Va me chercher Baby Doll de Lucie Lachapelle, éditions XYZ. 194 p. / 20€50.