Photo: Fanny avec l’aimable participation de la cabane.

Au fil des kilomètres,  Le poids de la neige  puis Les ombres filantes. Un homme, la Grande Panne, la survie, la recherche, la perdition, l’espoir, la beauté sauvage. Christian Guay-Poliquin continue à brasser son monde avec cette question existentielle ne portant aucune temporalité: « Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? »

« (…)Lorsque le soir gagne les sous-bois, j’approche d’un étang. Le chant des grenouilles déborde partout aux alentours. Sous le manteau noir de quelques conifères, je remarque une petite construction. De crainte qu’on me repère, je me dissimule derrière un rideau de quenouilles. Les moustiques m’assaillent. Les lucioles clignotent. Des petites bêtes filent dans les buissons. Autrement, aucun signe de vie. »

Ce pourrait être bien d’être en forêt, sauf qu’être en forêt ce n’est pas rien, de refuge à cauchemar il n’y a qu’un mouvement de « bibitte ». Et notre homme n’est pas bien, une sale blessure: épuisé, il cherche à rejoindre les siens, un campement, un semblant d’ordre et de sécurité.
Toi, tu le suis, avide dès les premières pages, avec cette tension maintenue, digne d’un Cormac McCarthy, d’une Andrée Michaud ou d’une Jean Hegland.

Dans la forêt des ombres passent. Dans la forêt des pensées surgissent. Christian Guay-Poliquin joue de cela avec maestria, cette inquiétude qui te prend à la gorge et cette envie de fouler des pieds cette terre brumeuse tout comme celle de faire défiler les pages, avide d’une suite.
C’est assez troublant comme tu arrives à te mettre « à la place » de l’homme.
Dans Les ombres filantes, pas de pluie de météorites ni d’extraterrestres se servant de ton crâne comme d’un shaker pour un cocktail cervelle-myéline. Non, juste une panne d’électricité. Tu sais, le genre de choses qui peut arriver à tout moment. Les ombres filantes n’est donc pas un roman post-apocalyptique mais notre jeune auteur québécois s’amuse parfaitement avec les codes du genre, pour notre plus grand plaisir de lecture.

Christian Guay-Poliquin emporte tandis que l’homme t’emporte vers une apparition : « (…) Douze ans à peu près. Il me dévisage, la tête légèrement inclinée. Sa peau est tannée, sa chevelure blonde en broussaille, et ses yeux sont noirs comme du charbon. il porte un sac en bandoulière et, d’une main, il tient une perdrix morte. »
« Il » c’est Olio. J’ai eu cette impression tenace qu’ Ohio était notre protagoniste enfant, tu sais, comme un étrange accouchement dans cette forêt. Puis l’Homme et Olio s’incarnent, partent ensemble, ce mystère entre les deux.
J’ai éprouvé, dans certains passages, leur bravoure existentielle, le fait de se trouver, de se perdre, de s’isoler, de mentir, de se retrouver.
C’est d’une beauté absolue de lire ce qui se tisse entre notre homme et ce jeune garçon, comme quelque chose de mythique, entre Dédale et Icare.
Cela « tombe » bien – pardon – car Dédale signifie, entre autre « tailler à la tâche, fendre » et l’homme sait de quoi il parle lorsqu’il cause bois. Si je rajoute que c’est ce sacré Minos qui fit enfermer Dédale et le fiston, Icare, dans ce labyrinthe et que, condamné dans sa propre construction, Dédale eut l’idée de créer des ailes faites de plumes et de cire « afin que lui et son fils quittent le labyrinthe par les airs ». Voilà, voilà, tu penses que j’ai la berlue à ce moment là, sauf que je me rapproche le plus possible du feu fait par Les ombres filantes.
Tu liras, tu verras.
Le feu, car oui, dans ce roman persiste une sacrée lumière, cette humanité persistante résidant dans la trilogie de Christian Guay-Poliquin. Olio porte en ces pages un beau message de résilience et de résistance, il possède ce quelque chose de feu follet, d’inaccessible et surprenant. Le duo qu’il forme avec notre protagoniste devient de plus en plus attachant au fur et à mesure que la menace approche de leur frondaison, qui n’est ni vaste ni éternelle. La forêt n’est pas un paradis, elle est un refuge pour celles et ceux fuyant les villes et leurs ravages.
Dans ce roman, un changement de rapport entre les humains et la « nature » semble s’imposer.

« Voyez-vous, relance Marchand après un silence, les trois étoiles qui brillent là-bas. Elles forment une ligne au centre d’une espèce de quadrilatère. C’est la silhouette d’un chasseur, avec un couteau à sa ceinture. Regardez, il y a une étoile orangée sur son épaule gauche(…) Il paraît qu’on lui aurait un jour crevé les yeux pour l’abandonner en pleine forêt, précise notre hôte. Après des semaines d’errance, un enfant serait venu le voir pour grimper sur ses épaules et le guider jusqu’à la mer. Là-bas il aurait miraculeusement retrouvé la vue. »

Christian Guay-Poliquin s’affranchit de tous les genres afin de tracer sa route au milieu des épinettes et des feuillus. Les ombres filantes m’a filé la chair de poule et mis les larmes aux yeux.

Coup de cœur étincelant.

Fanny.

Photo: Valérian Mazataud / Le Devoir.

Bon, la transition risque d’être un peu casse gueule mais j’aurais trouvé malhonnête de ne publier qu’une chronique enthousiaste sur ce roman. Il arrive bien sûr que des désaccords apparaissent au sein de l’équipe à propos de tel ou tel livre mais, avec ce roman, on dépasse largement le cadre du désaccord pour entrer dans celui de l’incompréhension.

Déjà, Le poids de la neige, je n’avais pas compris. Ces multiples coups de coeur, cette pluie de dithyrambes, il se passait là quelque chose qui m’échappait complètement. Quoi ? On parle du même bouquin, là ? Vous êtes bien sûrs ? Bref, j’avais fait profil bas, me disant que j’étais sûrement passé complètement à côté, pour une raison ou pour une autre. Aussi râlant que ça puisse être, ça arrive.

J’abordais donc ces Ombres filantes avec une certaine méfiance (ou une méfiance certaine) mais aussi, malgré tout, l’envie d’aimer ce gars et ses romans. Ma passion pour le Québec et les grands espaces sauvages était prête à passer outre cette première déception pour enfin découvrir le grand écrivain qui se cachait derrière. Mais cette bonne volonté s’est à nouveau très vite effilochée devant la grande platitude ici proposée. Voilà, « platitude », je crois que c’est vraiment, pour moi, le mot qui décrit le mieux Les ombres filantes (et qu’avec le recul, je pourrais également appliquer au Poids de la neige). L’écriture, d’abord : une succession de phrases courtes, sobres, épurées. Ce qui marche parfois chez certains ne donne ici qu’une impression d’ennui, de récit un peu scolaire. L’histoire : on prend La route, Dans la forêt, La constellation du chien et quelques autres, on agite bien et on obtient la trame sur laquelle se repose Guay-Poliquin. Si on y ajoute des personnages plutôt fades, superficiels, rarement creusés et des dialogues plats, vous conviendrez qu’il devient difficile de se laisser emporter par le récit. À aucun moment, je n’ai eu envie de croire à cette histoire, à aucun moment non plus, je ne me suis projeté dans la peau de l’un ou l’autre des protagonistes du roman.

Bref, l’incompréhension persiste, aggravée par les retours enthousiastes que je vois ici et là, cet engouement collectif, ces commentaires exaltés qui finissent par me pousser à écrire ces lignes. Il n’y a cette année qu’à la lecture du dernier Thomas Reverdy et du dernier (on l’espère) Philippe Djian que je me suis autant ennuyé, c’est dire … Heureusement, La Peuplade, avec Indice des feux et Ténèbre, m’a offert deux des plus belles lectures de cette année et ça, c’est irremplaçable.

Yann.

Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 323 p. , 20€.