« Le pays avait vécu si longtemps dans des limites extrêmes que, en entrant dans un contexte économique moins déprimé, les gens avaient découvert que de nouveaux codes plus durs et plus élémentaires avaient été établis. La chance d’avoir ou la malchance de ne pas avoir conditionnaient les choses, on annonçait officiellement que l’égalité n’était pas l’égalitarisme et que l’on devait accepter le fait que certains soient plus dans la merde que d’autres et d’autres que d’autres … Et les individus avaient commencé à assumer la réalité de manière différente : sans surprise, la longue cohabitation avec la misère économique avait engendré des misères humaines et morales palpables, sans aucun doute plus difficiles à surmonter que les manques matériels. »

Étrange sensation, entre enthousiasme et regret, de découvrir un auteur dont on sait qu’il va très vite trouver sa place au sein de ceux qui nous font vibrer. Regret de ne l’avoir pas lu plus tôt, enthousiasme de savoir qu’il nous reste bon nombre de ses bouquins à découvrir … Leonardo Padura est de ceux-là. Et son Poussière dans le vent constitue indéniablement un des sommets de cette rentrée littéraire, un morceau d’histoire, fresque réaliste et souvent cruelle, l’oeuvre d’un auteur qui, passé ce livre, n’aura plus rien à prouver.

Récit au long cours qui suit et analyse les chemins de huit amis cubains depuis les années 1990 jusqu’en 2016, Poussière dans le vent, malgré ses plus de 600 pages et la densité de sa narration, est un roman dont la fluidité n’a d’égale que la richesse. Leonardo Padura s’y fait le chroniqueur implacable et passionné de la vie quotidienne sur son île natale. Dans un pays qui semble cultiver le paradoxe comme d’autres font pousser des fruits et des légumes, la relation qu’entretiennent les cubains avec leur île n’aura de cesse de surprendre le lecteur étranger. Cet inexplicable mélange d’amour et de haine, de colère et de tendresse finit toutefois par trouver un début de signification tant l’auteur connaît son peuple et ce qu’il a vécu. C’est dans ce terreau particulièrement fertile qu’il ancre l’histoire du Clan, ces huit hommes et femmes unis par une amitié indéfectible en même temps que par d’autres liens beaucoup plus troubles. Au fil des départs successifs dans l’espoir de trouver ailleurs une vie plus facile, le groupe se délite progressivement sans jamais toutefois perdre complètement le contact.

Photo : Grégory Laroche.

On ne pourra qu’être impressionné par la profusion et la profondeur des thèmes mis à l’oeuvre dans ce roman. Donnant à chacun de ses personnages une épaisseur et une consistance rares, Padura, à travers leurs parcours et leurs relations, parvient à traiter de questions aussi universelles que l’exil, bien sûr, mais également l’amitié, l’amour et la trahison, la honte et la passion, la peur et l’espoir. S’appuyant sur un fonds historique et social particulièrement riche en évocations, l’auteur cubain livre une histoire dont les ramifications s’étendent jusqu’en Europe et aux États-Unis. Qu’il parle de perte et d’exil ou d’amour et de sexe, Padura écrit juste et touche au cœur plus souvent qu’à son tour. Car, oui, il est aussi ici question de sexe, qui reste, à Cuba peut-être plus encore qu’ailleurs, le moteur de la vie ou de la survie.

Photo : Dorothea Oldani.

Dense, profond, émouvant, passionnant, historique et sensuel, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier Poussière dans le vent. Leonardo Padura y fait preuve d’une sensibilité et d’une maîtrise qui donnent à son roman la force et la beauté des grands livres, de ceux qui nous emportent, comme leurs personnages l’ont été par les turbulences du monde. Et si Cuba reste comme un personnage à part entière, les tourments et les passions décrits ici ont définitivement quelque chose d’universel.

Leonardo PaduraPhoto : Getty Images.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis.

Yann.

Poussière dans le vent, Leonardo Padura, Métailié, 630 p. , 24€20.