Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n’ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s’ils sont à leur place ou s’ils n’y sont pas.
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

Ainsi commence  Ultramarins  de Mariette Navarro, escapade poétique débutée dans le cadre d’une résidence d’auteur-e-s à bord du cargo « Fort Saint-Pierre » de la CMA-CGM, puis finalisée au port d’attache de la Maison de la poésie de Rennes.
Lire ce livre, c’est vouloir larguer les amarres et lâcher la carapace, c’est ouvrir ton cœur et regarder autour. Je ne m’attendais pas à cette rencontre, j’ai accepté de quitter, non pas la structure narrative d’un roman – qui reste ici classique – mais de quitter mes repères.
Mariette Navarro t’emporte sur des rivages dont tu n’as pas l’habitude sauf si tu es fait(e) de poésie surréaliste à chaque instant de ta vie.

Voici l’histoire d’une commandante ayant appareillé de Saint-Nazaire à destination des Antilles, sur un porte-conteneurs, en compagnie de vingt hommes.
À un moment, dans un instant libre de toute pression, la commandante dira « oui » à ses marins pour l’autorisation d’un bain au large, au sein d’un « abyssal plain », désigné comme telle sur la carte marine, « (…) cette alliance de mots, poétique et effrayante. »
Et c’est le début d’une odyssée intime.

Par la grâce de l’ écriture de Mariette Navarro, j’ai eu, comme l’équipage, l’impression d’une libération, combattant un enfermement durant une brève escapade lumineuse.
La commandante t’emporte sur ce bateau dont elle sent les battements du cœur, en route à travers les brumes et le soleil. Et toi tu la suis, succombant à la beauté des instants poétiques, oppressants, libérateurs, expiateurs.

Lorsqu’ils sortiront nus, comme au premier jour, de ce bain, les marins ne seront plus au nombre de vingt mais de vingt-et-un. Et la commandante partira à la recherche de cet homme à la peau si lisse, au regard si clair, enfoui dans la carcasse du cargo. Elle ira ainsi à la recherche d’un flot de larmes jamais sorti de ses entrailles depuis la mort d’un père en perte de repères et de mémoire, ancien capitaine de première classe de la navigation maritime.
C’est sur ce cargo qui reprend ses droits que la commandante apprendra à se dépouiller, à quitter son silence, sa rigidité, à mettre son cœur à nu.

J’ai lu certains passages à voix haute car l’écriture de Mariette Navarro est de celle au long cours, invoquant, évoquant, faisant ressentir les fantômes, touchant le rêve, mêlant le songe à l’humeur marine.
Il te faudra, toi aussi, lâcher prise et tu te sentiras accepté(e) par cette histoire, oui, c’est parfois étrange cette inversion, qui passe par la magie des mots et d’une structure.

« (…)la voilà seule dans cette salle des machines, dans sa température de forge. De nouveau elle s’allonge par terre et pose son oreille pour écouter. Mais ce qu’elle entend, c’est encore ce bon gros battement de bête, ce tambourinement tranquille, géant. Alors elle pose sa main sur le sol et sourit.
À terre ce serait mettre son bras autour du cou d’un cheval et respirer avec lui. Attendre qu’une confiance naisse, un lien muet, dont on se fait croire qu’il est une fidélité, quelque chose d’éternel alors qu’on sait que tout est à chaque jour à recommencer. Mais il est plus difficile, ma vieille, d’apprivoiser les baleines. »

Je te souhaite donc de te laisser apprivoiser par ce premier roman.
Coup au cœur explorateur.

Fanny.

Ultramarins, Mariette Navarro, Quidam, 156 p. , 15€.

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