« Deux dogues à la robe bleue vivaient avec nous dans la maison. Ils n’avaient pas de nom et n’obéissaient qu’à Edith. Tous les matins, elle leur donnait à manger l’écorce qu’elle arrachait aux bûches destinées à nous chauffer.
Je croyais que tous les chiens étaient nourris de cette façon, jusqu’à ce que je feuillette un livre sur les animaux domestiques et découvre l’existence de la PÂTÉE et des ABATS.
Quand je montrai le passage à Edith, elle éclata de rire.
– Tu ne peux pas attendre du monde qu’il soit toujours exactement comme dans les livres. »

Edith, c’est la mère . Tout du long, elle sera appelée Edith, jamais Maman.
Elle est brute, Edith. Brusque, brutale.
Je, c’est Skalde, d’abord enfant puis jeune femme.
Il y a aussi Len et Gösta, Kurt, Pesolt et Eggert.
Il y aura surtout Meisis, l’enfant rousse arrivée de nulle part, et c’est bien le problème.
Arrivée de nulle part, et on ne s’explique pas comment, parce que là où on vit, qui n’a pas de nom, on a fait sauter le dernier pont qui reliait à … Qui reliait à quoi, tiens, à où ?
Qui reliait au reste du monde.
Parce que le reste du monde est une menace, est dangereux, on est si mieux entre nous.

Alors l’enfant qui vient de nulle part est une menace, est dangereuse, n’a rien à faire ici.
Sauf si, peut-être, elle perd ses dents de lait.

« Le lendemain matin, une clarté éclatante emplissait ma chambre. Je crus à un rêve, mais la lumière persistait. Je jetai un œil par la fenêtre et tressaillis. Derrière la campagne, un ciel bleu. Pas un nuage en vue, seul le soleil au-dessus de la maison. C’était la première fois que tout n’était pas complètement plongé dans le brouillard. Il me fallut fermer les yeux ; un rougeoiement pulsait sous mes paupières. […]

Vers midi, le brouillard s’installa de nouveau. Et cette nuit-là, il fit si froid qu’une couche de gel se forma dans le réservoir. J’en détachai un morceau, l’emportai à l’intérieur et le posai sur la table de la cuisine. Je restai assise là jusqu’à ce que la glace eût complètement fondu, à regarder l’eau couler par terre. »

Ici, là où on vit, c’est d’abord plein de brouillard laiteux, tout le temps, et plein d’humidité.
Puis, subrepticement, insidieusement, le soleil apparaît, s’installe, cogne, cogne encore plus fort, de plus en plus fort, les animaux en perdent leurs couleurs, finissent par disparaître.
Ici, là où on vit, la vie est paysanne, chiche.
Ici, là où on vit, la moindre différence est suspecte de dérèglements.
Ici, là où on vit, planent des superstitions et c’est diffus comme le brouillard.

Les chapitres sont courts, certains très très courts, on avance dans le récit à grandes enjambées comme on marcherait d’un pas décidé dans des herbes trop hautes.
Très courts mais pas trop courts.
Les paragraphes sont courts, les phrases ne sont pas courtes.
La langue est bien balancée, franche, directe, au passé simple et imparfait, sans pose (« tu la vois ma jolie tournure, elle te plaît ma jolie tournure », non, ça, tu ne le trouveras pas là). Ce n’est pas une langue « blanche » ou « transparente » pour autant, que nenni. C’est une langue qui raconte une histoire.

Si l’ambiance traîne du côté survivialiste, elle n’en est pas le thème. En tout cas, pas à mes yeux.
Certes, il y ce climat déréglé et cette chaleur qui n’en finit pas de grimper.
Certes, à la lecture du « pitch », on peut penser à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister, 2017), ou Le sanctuaire de Laurine Roux (éditions du Sonneur, 2020) mais la première proximité qui m‘est venue, c’est celle d’avec Quelque chose de la poussière de Lune Vuillemin (les éditions du Chemin de fer, collection Voiture 547, 2019). Une sensation qui s’est estompée ensuite (les langues n’ont rien à voir).

C’est le gynécée qui m’a fait ça, ce collier de femmes qui s’initient l’air de rien. C’est brutal et ça ne dit pas son nom, mais c’est bien là. C’est cette fille débarquée, que Skalde prend sous son aile, et ce que ça fracture dans les liens maternels et leur organisation.

C’est aussi l’ambiance intrigante qui m’a fait ça, les contours du contexte qu’on cerne peu à peu (dans le brouillard, quoi de plus normal, n’est-ce pas ?), le décor qu’on assemble au fur et à mesure, quelques petites choses irrésolues, ou pas de manière tangibles.

Et la nécessité du départ. Absolue. Qu’on rejette, qu’on nie. Les tergiversations, la trouille qui dit pas son nom, elle non plus.
Les trouilles. Les peurs. La peur de l’Autre, la peur de l’inconnu, la peur de l’exil, la peur de la différence, la peur et ses cachettes, la peur et ses esquives. Sans jamais aucune « démonstration démonstrative ». Pas d’explication psycho-philosophique, c’est l’histoire qui raconte, qui montre.

Et qui fait ça drôlement bien. Ce bouquin m’a drôlement plu.

Gaëlle.

Les dents de lait, Helene Bukowski (non rien à voir avec Charles), traduite de l’allemand par Elisa Crabeil et Sarah Raquillet, Gallmeister, 272 p ., 22,40 €