Après les très réjouissants Dernier thriller norvégien et Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat renoue avec la veine plus autobiographique amorcée dans Le Polar de l’été. Il y revient sur ses années d’enfance et son adolescence au sein d’une famille contrainte de quitter l’Algérie pour finir par s’installer à Saint-Étienne. Entouré d’une mère aimante mais passablement touchée par les bouleversements connus en Algérie et d’un père autoritaire et distant, le jeune Luc grandit dans la France des années 60 et 70, découvrant les mystères de l’enfance puis les désordres de l’adolescence.

« À quel moment avons-nous cessé d’être des enfants ? Cela ne s’est pas fait en un jour. Les enfants, ça met du temps à grandir. En fait, les années ont passé, tout simplement. »

Plus tendre que jamais, Luc Chomarat parvient à retrouver l’humour présent dans ses romans précédents et livre des pages empreintes d’émotion et de drôlerie, restituant avec beaucoup d’acuité les émerveillements fugaces de l’enfance souvent confrontés à la réalité crue du quotidien. Ses questionnements sur Dieu puis, plus tard, sur les filles et les femmes, ses peurs et ses émois rappellent à quel point grandir est une aventure chaque jour renouvelée dont il convient de se souvenir avec émotion. À cet égard, Le Fils du professeur est un parfait exemple de l’art de Luc Chomarat, sensible et facétieux, toujours sur le fil et juste à chaque page. Merci à lui de nous avoir accordé cet entretien qui viendra éclairer la lecture de son texte.

«C’est le genre de chose que je vais t’asséner sans relâche dans les années qui viennent. Bien sûr, un jour ou l’autre, tu auras les moyens de penser par toi-même. Je vais d’ailleurs beaucoup insister là-dessus, penser par soi-même (comme si ça voulait dire quelque chose). En tout cas, tu auras du mal à t’en défaire. De l’idée que Don Quichotte est probablement le livre le plus important de la littérature occidentale.»

Avec une telle entrée en matière, votre père frappait fort ! Comment percevez-vous ce discours maintenant que vous avez du recul ? Peut-on considérer que votre livre Un petit chef-d’oeuvre de littérature (Marest éditeur – 2018) en découle plus ou moins directement ?

Le Petit chef-d’œuvre a effectivement quelque chose à voir avec mon éducation. Mon père a dû lire à peu près tout ce qui a été imprimé en occident, et il m’encourageait à faire pareil. C’était une injonction très forte et j’ai beaucoup résisté à ça, je voulais vivre physiquement, ailleurs que dans les livres, jouer au foot, conduire ma moto, aller en boîte, etc. C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de ce personnage double, qui est à la fois un livre et un être de chair et de sang. En toute logique ce devrait être illisible, mais il me semble que ça passe crème, comme disent les jeunes. Probablement parce que c’est quelque chose d’intime, vous avez raison.

De L’Espion qui venait du livre (Rivages – 2014) au Dernier thriller norvégien (La Manufacture – 2019) en passant par Un petit chef d’oeuvre de littérature, déjà cité plus haut, vous semblez prendre un malin plaisir à désacraliser la littérature et le monde de l’édition, à déjouer les codes en vigueur (dans le polar en particulier). Cette forme d’irrévérence est-elle, elle aussi, une réponse tardive aux injonctions de votre professeur de père ?

Je n’avais pas pensé à ça. C’est probablement très ambigu. Derrière l’entreprise de déconstruction à l’œuvre dans les titres que vous évoquez, il y a malgré tout la volonté d’écrire un livre, et pas n’importe lequel. L’Espion et le Dernier thriller sont, je l’espère, des fictions sophistiquées qui jouent effectivement avec les codes et les genres, mais dont l’enjeu est bien la littérature, considérée comme un absolu, et sa survie dans le monde de l’édition, qui est un business, avec ses bons et ses mauvais côtés. J’aime bien le mot « irrévérence » il est assez juste. Il contient une part de fantaisie et une part de respect.

Il est beaucoup question de bande dessinée, dont vous étiez un lecteur assidu, dans Le Fils du professeur. Ce titre est-il un clin d’oeil à La Fille du professeur de Joann Sfar et Emmanuel Guibert ? Par ailleurs, le ton général de votre livre m’a beaucoup rappelé Le petit Christian, dans lequel le dessinateur Blutch se penche lui aussi sur ses années d’enfance. Sans parler d’influence directe, est-ce que vous vous retrouvez dans ce rapprochement ?

A ma grande honte, j’avoue que je ne suis plus un lecteur aussi assidu qu’avant. Donc, non, il n’y a pas de références précises à la BD dans le fils du professeur, qui est bien un livre, prisonnier de son medium et de ses limites. La BD il me semble a souvent quelque chose de générationnel, comme la musique. A un certain âge on « décroche » et on garde ses anciennes références. Bon, d’accord, je ne suis pas complètement sevré. Je lis tout ce que publie Chris Ware, par exemple. Mais la BD vécue comme une passion, c’était à l’adolescence. C’est pourquoi je cite Blueberry,  Tif et Tondu… Blutch a d’ailleurs récemment donné sa version de Tif et Tondu, et je me suis rué dessus, parce que c’est ma génération. Mais je n’ai pas lu le Petit Christian, il va falloir réparer ça.

Luc Chomarat par Pierre Vallette.

Vous semblez retrouver avec Le Fils du professeur ce côté nostalgique que l’on vous avait découvert avec Le Polar de l’été (La Manufacture de Livres – 2017). Mais, cette fois, le récit semble totalement autobiographique. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre qui, soit dit en passant, apporte un éclairage intéressant à vos précédents romans ?

Oui, il y a un lien avec Le Polar de l’été, dans le ton évidemment, mais aussi parce que les deux récits traitent de problèmes de paternité, vus des deux côtés du miroir. Le Polar de l’été aborde le sujet sous tous les angles, puisque le protagoniste veut reprendre sous son nom le texte de quelqu’un d’autre. Il a aussi du mal à comprendre que les enfants qui s’agitent autour de lui sont les siens, qu’il occupe cette place centrale, la place du père. Et bien sûr, il n’accepte pas la disparition de son propre père.

Le fils du professeur était, à l’origine, un projet plus simple, l’envie d’écrire sur l’enfance, la magie de l’enfance, le monde clos dans lequel on évolue et auquel les adultes n’ont pas accès. Et puis il s’est passé ce qui arrive avec tous les enfants : mon personnage s’est mis à grandir et avant d’avoir compris ce qui se passait je me suis retrouvé avec un ado, son paquet de clopes et ses cheveux dans les yeux.

Il me semble que tout texte de fiction est plus ou moins autobiographique, c’est difficile d’échapper à ça. On parle de ce qu’on connaît. Mais si on a vécu plusieurs histoires d’amour, on peut broder, faire des mélanges… En revanche, on a une enfance et une seule.

Une des forces de votre texte est cette espèce de grand écart permanent entre un désenchantement profond et une infinie capacité de tendresse, un attachement très fort à la magie de moments fugaces mais qui semblent vous avoir marqué à jamais. C’est votre façon de rendre la vie plus acceptable, aujourd’hui encore ?

Oui, de ce côté-là je ne crois pas être différent de la plupart des gens. La vie apporte son lot de désillusions, et je crois qu’il faut les accepter pleinement, apprendre à vivre avec. La difficulté, c’est de garder la faculté de s’émerveiller, et comme vous dites, la capacité de tendresse. Sinon, toute lucidité est un peu orpheline.

Scènes de liesse lors de l’indépendance de l’Algérie. Photo : AFP.

Il est longuement question de vos rapports compliqués avec votre père à la fin de l’enfance puis à votre passage à l’adolescence. Comment expliquez-vous cette espèce d’incompréhension mutuelle ? Avec quelques années de recul, parvenez-vous à mieux comprendre sa façon d’être (ou d’avoir été) ?

Dans mon cas particulier, encore une fois, je ne voulais pas d’une vie purement intellectuelle, et notre conflit tournait beaucoup autour de ça. J’étais un adolescent beaucoup plus déboussolé que le personnage du livre. Nous avons eu des passages assez violents. Et puis, je suis devenu père à mon tour. J’ai compris que ce n’était pas si facile. Parfois je me prends en flagrant délit de faire les mêmes erreurs que lui… Peu avant sa mort, nous avons parlé, pour la première fois. Nous avons finalement eu cette chance.

Quant à votre mère, vous en faites un portrait très touchant, celui d’une femme fortement marquée par ce qu’elle a connu en Algérie, fragile, frôlant parfois la dépression mais également capable d’apporter lumière et magie à des moments où personne ne s’y attend. Et, malgré cette espèce de faiblesse, vous en faites l’élément central de la famille, plus que votre père dont le caractère aurait pourtant pu lui faire prendre l’ascendant …

C’est très compliqué, la façon dont une famille est secrètement organisée, et les hiérarchies y sont souvent fluctuantes. En tout cas dans mon expérience à moi, qui est, disons, assez traditionnelle. En apparence il y a un chef de famille, qui impose son point de vue et son autorité. Mais ce n’est qu’une apparence. Mon père était perdu sans ma mère, et je crois bien avoir hérité de son incapacité à se débrouiller sans la présence d’une femme.

Illustration : Nicolas Barral.

L’autre personnage important, pour ne pas dire  central, de votre livre, c’est Dieu. Vous prenez assez rapidement vos distances avec lui dans votre jeunesse mais il semble malgré tout rester présent, jamais bien loin de vous, de vos préoccupations ou de celles de vos amis. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je suis assez d’accord avec cette phrase de Krishnamurti : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » J’ai du mal à converser avec les pratiquants de tous ordres, ceux que je connais en tout cas. Pour vous répondre simplement, la question métaphysique reste posée. Les angoisses du personnages sont toujours d’actualité. Si on retourne à la poussière, à quoi bon tout ça ? Il n’existe aucune issue intellectuelle à cette question. Comme dit le personnage du livre, j’envie les athées, et j’envie les intégristes à tête vide.

Saint-Étienne dans les années 70. Photo : Archives municipales.

Ennui, solitude, difficultés à s’intégrer, votre enfance paraît parfois grise et triste malgré tout l’humour que vous parvenez à glisser dans vos pages. L’adolescence démarre de la même façon jusqu’à la révélation : sortir du rang, se faire remarquer contribue grandement à créer une popularité dont il devient vite difficile de se passer. Mais vous réalisez également à l’époque que popularité rime souvent avec difficulté et qu’il n’est pas toujours facile de faire les bons choix. Vous arrive-t-il parfois de nourrir des regrets par rapport à certaines décisions que vous avez pu prendre à l’époque ?

Non, je ne regrette rien, comme dit la chanson. Pour une raison très simple : nourrir des regrets suppose de penser que les choses auraient pu être différentes. Et je ne crois pas ça possible. Cela rejoint votre question précédente. Les philosophies orientales, dans leur ensemble, ont mis Dieu à distance pour se focaliser sur ce qui nous est possible ici et maintenant. Il n’y a pas vraiment de bonnes ou de mauvaises décisions, nous sommes plutôt « traversés par les forces en présence » comme je l’explique dans le chapitre sur le foot. Le christianisme, en revanche, pose la question du libre arbitre. C’est en cela que nous y croyons tous plus ou moins.

La question des «filles» puis des «femmes» occupe également une place très importante dans votre livre comme dans la vie de la plupart des enfants de cet âge. On peut lire ceci à votre sujet sur le site de votre maison d’édition : «il choisit d’exercer ses talents de rédacteur dans la publicité où, dit-il, on trouve l’argent et les filles». La littérature est-elle finalement moins ennuyeuse que prévu pour que vous ayez renoncé à une carrière prometteuse dans le monde merveilleux de la pub ?

La littérature est un art majeur, donc, avec tout le respect que j’ai pour la publicité, ce ne sont pas des choses comparables. On peut d’ailleurs s’ennuyer dans la pub, comme dans n’importe quel boulot qui consiste quand même le plus souvent à se lever le matin pour aller au bureau. Et Dieu merci, on peut s’amuser dans la littérature. Après tout, il suffit d’un stylo, d’un carnet à spirales, de s’asseoir en terrasse, commander un demi et d’écrire un truc comme : « Quand j’étais enfant… »

Yann.

Le Fils du professeur, Luc Chomarat, La Manufacture de Livres, 285 p. , 19€90.