Photo : Mélanie Chenais.

L’écrivaine américaine Joyce Maynard est essentiellement connue pour deux aspects de sa vie : avoir été, très jeune, la (malheureuse) compagne de J.D Salinger (expérience qui se finit de façon très douloureuse et qu’elle relata dans Et devant nous, le monde, égratignant sévèrement la figure mythique du monstre sacré) et être l’une des plus brillantes romancières américaines – je m’étais pour ma part régalée à la lecture de Prête à tout, portrait sans concession d’une Amérique cynique et violente dont elle arrache avec talent le vernis faussement souriant et pailleté (deux conseils pour le prix d’un : ce roman fut par la suite adapté, de façon tout aussi jubilatoire, par Gus Van Sant, avec une Nicole Kidman « prête à tout » pour devenir la Miss Météo de sa petite ville paumée des Etats-Unis). Maynard se distingua à nouveau avec le très beau Baby Love, portraits poignants de jeunes filles américaines abandonnées par la société et confrontées trop tôt, par manque d’amour et d’éducation, à la vie adulte et à la maternité.
L’intime, l’humain, les lieux que l’on élit, les choix de société, les destins personnels et collectifs – notamment familiaux -, la maternité, le couple, l’équilibre entre soi et les autres, sont à nouveau les thèmes qui irriguent le dernier très beau roman de Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux , publié par les Éditions Philippe Rey, comme tous ses autres romans d’ailleurs. Et pourtant, à la présentation de l’histoire, rien qui ne paraisse original ou bouleversant (on pourrait presque se dire « Encore ?! ») : le roman traverse quarante ans de la vie d’une femme, Eleanor, que, de toute jeune femme ayant connu une enfance solitaire et malheureuse, l’on voit devenir épouse, puis mère et grand-mère -, tout en poursuivant tant bien que mal une carrière de dessinatrice. Cam, son mari tendre et immature dont le métier consiste à creuser des bols et des cuillères dans du bois, puis leurs trois enfants, la sombre et tourmentée Alison, la parfaite Ursula et le turbulent Toby, ainsi qu’une galerie de personnages secondaires parfaitement construits viennent peu à peu emplir le tableau et nourrir la narration constamment fluide et maîtrisée.
Mais il faut compter avec un autre personnage, peut-être finalement le plus important, le cadre et la matrice : une vieille ferme des environs de Boston, achetée par Eleanor avant son mariage grâce à ses premiers droits d’auteur – le « où » du titre, si important dans la construction narrative, véritable fil rouge de cet ouvrage. Joyce Maynard a un véritable talent pour faire des lieux beaucoup plus qu’un simple décor : j’ai lu Et devant moi le monde il y a fort longtemps, je dois bien avouer que je me souviens peu du contenu détaillé de son histoire avec Salinger – mais une chose reste : l’image de la maison qui abrita leur histoire, à la fois Eden perdu dans la nature et huis-clos tragique de l’isolement de la jeune femme.
Cette vieille ferme, qui vit et respire à l’unisson de la famille et renvoie le lecteur à toute une mythologie de la littérature et du cinéma américains, contient entre ses murs tous les germes de l’invention romanesque : véritable paradis sur terre, utopie réjouissante, fusion avec la nature, lieu de l’imagination, de la profusion et de la joie – mais aussi, quand on l’agresse ou la dénature, lieu des trahisons, de la tragédie et de l’arrachement. Elle est le lieu d’une histoire familiale mais aussi d’une « histoire américaine » : les familles se regroupant pour jouer au softball les soirs d’été, les barbecues entre voisins, les paniers de légumes qu’on s’échange, les petites joies et grandes tragédies de chacun – les rock stars qui meurent, les navettes spatiales qui explosent, le SIDA qui naît. Peu à peu, derrière une histoire étonnamment banale, Joyce Maynard dessine le kaléidoscope, bouleversant de normalité, de nos vies.
Et puis, Où vivaient les gens heureux , c’est aussi le magnifique portrait d’une femme, Eleanor, que l’autrice capte dans ce qu’elle a de plus intime, complexe et bouleversant – et même agaçant parfois (c’est le seul point qui m’a très rarement hérissée, quelques tendances à un propos un peu moralisateur). C’est à ses côtés et par ses yeux que nous traversons les 500 pages du livre, et elle est le merveilleux prétexte narratif à des interrogations sur le couple, la maternité, l’amitié, la vie professionnelle, le rôle et la place de la femme, et l’on aime qu’il n’y ait pas forcément de réponse. Elle est forte, elle se plante, elle est impressionnante, on a envie de la secouer un peu, on se dit qu’elle a mille fois raison puis mille fois tort – bref, elle est incroyablement humaine et faillible.
Ce roman est à mes yeux une vraie réussite car l’autrice n’oublie jamais la littérature. Maynard est décidément une belle raconteuse d’histoires, à la fois exigeante et accessible, et son talent fait qu’elle peut se payer ce luxe suprême : raconter une fois de plus, grâce aux pouvoirs du roman et pour le plus grand bonheur du lecteur, une histoire – ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Traduit de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni.

Mélanie.

Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard, Philippe Rey, 21€.

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