« Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on l’a perdue, pour toujours…Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante. »

Photo : Sébastien Vidal, avec la présence de Monsieur Costaud car ce livre est balèze.

Je me souviens qu’il m’a fallu plus de trois semaines pour digérer ce roman consistant et parvenir, dans la brume de mes émotions, à distinguer les mots que j’allais vous offrir. C’est que cette histoire m’a bouleversé. Je crois que, comme je n’oublierai jamais Henri Guillaumet de  Terre des hommes , Gus de  Grossir le ciel , Dalva, du roman éponyme, Paul Sheldon de Misery , ou encore Tom Joad des Raisins de la colère, le club des losers de Ça, je n’oublierai jamais Owen Meany. C’est aussi simple que ça.

En à peine vingt pages, John Irving est parvenu à me dresser un personnage, à lui donner corps et vie, il lui a façonné une allure et un esprit, il m’a donné à voir ses yeux, mais surtout, surtout, j’ai entendu sa voix. Je vous jure que c’est la vérité, je lisais les dialogues et j’entendais la voix si particulière d’Owen Meany. Je ne sais trop comment il a fait ça, mais John Irving l’a fait. C’est une expérience assez déstabilisante, mais je ne regrette pas de l’avoir vécue. Je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point j’ai aimé Owen Meany.

Nous sommes au début des années 50, en Nouvelle-Angleterre. Nous suivons la vie de deux amis d’une dizaine d’années, Johnny et Owen. C’est Johnny qui raconte. Tous deux sont inséparables. Un jour, lors d’un match de base-ball, Owen tue accidentellement la mère de Johnny en frappant de manière inspirée ce qui va devenir « la balle ». Devant cet évènement cataclysmique, Owen va discerner quelque chose, il va faire un rêve, et il va changer la vie de beaucoup de monde.

Dans ce roman époustouflant, l’auteur donne son meilleur. Il n’a pas son pareil pour dérouler l’autoroute de son récit tout en parvenant toutefois à emprunter quand cela s’avère nécessaire, les petites routes de la digression. Il explore tout, ne laisse rien au hasard, il nous emmène…non, il nous emporte. Comme presque toujours chez Irving, on retrouve des personnages féminins très forts, Irving commet des romans matriarcaux.

Et toujours à sa disposition, ses meilleures armes, ces phrases à desceller une statue, comme page 50 : La mémoire est un monstre : vous oubliez ; elle, non. Elle se contente de tout enregistrer à jamais. Elle garde les souvenirs à votre disposition ou vous les dissimule, pour les soumettre à la demande. Vous croyez posséder une mémoire, mais c’est elle qui vous possède. 

Quand je repense à cette histoire ahurissante, je me dis que John Irving a tout donné, il s’est jeté à corps et cœur perdus dans la bagarre, qu’il y a certainement laissé des plumes, des plumes qui nous caresse la peau et l’esprit pendant la lecture.

Une prière pour Owen parle de l’amitié. Celle que je vous souhaite de connaître au moins une fois. Celle qui ne se négocie pas, celle qui ne se calcule pas, celle qui donne sans compter, celle née d’elle-même, imperméable aux peines et aux colères, imperturbable face aux doutes et aux sentiments noirs. Ce genre d’Amitié. Mais comme nous avons à faire à John Irving, ce n’est pas tout. Avec un sens de la formule inné, il décape le mythe de l’Amérique et écorche jusqu’au sang et jusqu’au sens, une certaine Amérique, celle qu’il abhorre. Ça se passe page 144 : Ma tante Martha, comme la plupart des américains, savait se montrer tyrannique pour défendre la démocratie…

Une plume acerbe et caustique totalement jouissive qui dézingue à qui mieux mieux les religieux et les puritains, et toute cette société qui tient plus de la fange politiquement correcte que d’autre chose.

Avec une énergie surnaturelle, l’auteur s’emploie à démonter cette partie de son pays qui se croit sur une terre d’impunité, invoquant l’honneur et la justice quand cela l’arrange, puis piétinant ces mêmes principes quand cela la gêne. Un pays qui ne prend par exemple conscience que le Vietnam existe vraiment que lorsqu’il perd ses premiers soldats là-bas. Derrière tout cela le business n’est jamais loin. Dans un style féroce, l’auteur nous présente un pays très autocentré, démesuré dans sa présence comme dans ses absences coupables. « Ces cinglés d’américains » comme il les appelle. Quand on lit Une prière pour Owen, on comprend le monde tel qu’il est aujourd’hui, mais surtout, on sait pourquoi.

Ce roman court de 1952 à 1987. Il couvre les années où l’Amérique est devenu LA grande puissance de la planète. Les années de la guerre de Corée, du Vietnam, celles du règne de Reagan aussi avec en fil rouge, ce fameux rêve qu’a fait Owen et qui va tout conditionner, et enclencher un compte à rebours dans sa tête et la nôtre. Et on peut dire qu’il s’est fait plaisir le John ! Caustique, ironique, hilarant, poignant, il m’a fait passer par tous les sentiments. C’est plutôt rare de pleurer de rire et de peine dans le même chapitre. J’ai trouvé dans ce livre des scènes désopilantes.

En traversant les décennies, John Irving traite donc de l’amitié, du déterminisme, du poids de la religion sur la société, de la puissante de la volonté et aussi de l’auto persuasion. Cette histoire est aussi l’histoire des choix et des quêtes, des regrets et de la nostalgie. Ça foisonne.

Mais bon sang ! Quelle histoire énorme, quel personnage rare et tout puissant que cet Owen, quel style. Vous avez là, la sainte trinité de la littérature : des personnages travaillés, une histoire solide, un style impeccable. C’est beau de voir un écrivain dans sa pleine mesure.

Allez, pour la route, encore un petit bout. Page 173 : La pierre et la brique mornes, le lierre incrusté de givre, les fenêtres closes des classes et des dortoirs donnaient au campus l’aspect d’une prison pendant une grève de la faim ; les pelouses des cours, privées de l’effervescence estudiantine, les bouleaux nus et blafards découpés sur la neige, pareils à leur propre esquisse au fusain ou aux squelettes des élèves.

En vérité je vous le dis, John Irving est grand !

Vous risquez de ne jamais oublier Owen Meany, mais surtout, au creux de la nuit, vous entendrez sa VOIX.

Traduit de l’Américain par Michel Lebrun.

Seb.

Une prière pour Owen, John Irving, Points, 750 p. , 12€30.

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