On dit souvent que les bibliothèques en disent long sur leur propriétaire. Je propose ici d’en faire l’expérience en interviewant des femmes et des hommes sur leur pratique de la lecture.

Mon deuxième cobaye s’appelle Sylvain, un type brillant rencontré à Metz. Le livre semblait faire intégralement partie de sa vie, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur lui .

Bonjour Sylvain, Vous nous montrez votre bibliothèque ?

Photo : Sylvain Villaume.

Et donc rangement par éditeur ?

Il ne s’agit pas tant d’un rangement par éditeurs que d’un rangement pratique qui se prétend aussi un peu esthétique. Je n’ai pas vraiment de méthode, ou alors elle est très, comment dire, empirique. D’ailleurs, je possède une bibliothèque par pièce à peu près (dont une contient la fameuse pile à lire, dans ma chambre), et aucune n’est organisée de la même façon. Sur celle en photo, dans mon salon, qui fait face à une autre où sont disposés des albums de bande dessinée et les revues, le rangement est plutôt par pays. Enfin, à peu près.  Des fois, je me dis : le rangement, c’est maintenant ! Et puis, je remets au lendemain…

La lecture, qu’est-ce que cela représente pour vous ?


Un prolongement de moi-même, sans doute, n’ayant jamais passé plus d’une demi-journée sans lire (un livre, une revue, un journal…). S’il ne devait rester qu’un art (quelle idée saugrenue, mais on n’en était plus très loin pendant tous ces confinements), pour moi, ce serait la littérature. Je lis tout autant pour me détendre que pour m’instruire. 
J’ai chez moi à peu près autant de bibliothèques que de pièces – seule la salle de bains y échappe !


Quand lisez vous ?

Dès que possible ! En cas d’insomnie, déjà. Au réveil s’il reste assez de temps avant d’attaquer la journée. Dans les transports, même sur un trajet de bus de 10 minutes ! Dès que j’ai un moment de répit, avant la courte sieste qui suit le déjeuner (quand c’est possible !). Le soir, puisqu’il y a longtemps que je ne regarde plus ou quasiment pas la télévision. En vacances. 


Comment choisissez-vous vos livres ?


Ouh laaaaaaaaa ! Alors, bien sûr, pour commencer, je me tiens informé de l’actualité de mes écrivains préférés : Echenoz, Dubois, Joncour, John Irving, Richard Ford, Maylis de Kerangal, David Grann, Caryl Férey, Niccolo Ammaniti, Silvia Avallone, etc., etc. ! Ensuite, ou plutôt « en même temps », je discute avec mes libraires, qui connaissent mes goûts et que je passe souvent voir. J’emploie le pluriel et le possessif à dessein. « Mes » libraires ! Et puis, je lis le Monde des Livres, les pages livres de Télérama, la rubrique livres du Canard Enchaîné, le 1 des libraires, le mensuel L’Estrade ici en Lorraine qui parle beaucoup de bouquins (documents, essais, romans, bande dessinée…). Quelques émissions de radio aussi (est-ce que j’ai le droit de dire que j’écoute Le Masque et la Plume, mais davantage sûrement pour le spectacle que pour savoir si je vais ou non me procurer telle ou telle nouveauté…) ? Enfin, je suis attentif aux sorties de quelques maisons d’éditions dont j’apprécie particulièrement le travail, comme les éditions du Sous-Sol, Monsieur Toussaint Louverture, Globe… 


Un livre mille fois recommandé que personne n’a autant aimé que vous ?


Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren ! Je ne connaissais pas ce chef d’œuvre, prix Pulitzer de la fiction à sa sortie en 1947, édité dans une nouvelle traduction française il y a quelques années par les éditions Monsieur Toussaint Louverture – donc en plus, c’est un bel objet. Il est arrivé que les librairies messines se trouvent en rupture de stock, de ma faute paraît-il, tellement j’ai recommandé ce livre – et encore, recommandé est un peu faible comme mot ! Ici, on est typiquement dans l’exemple d’un livre à côté duquel je serais sans doute passé sans Cécile Coulette, vous la connaissez sans doute. Une fameuse libraire.


Un livre que vous n’avez jamais compris mais que tout le monde adore ?

J’ai longtemps fait un refus d’obstacle devant Beloved, de la grande Toni Morrison. Et puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai retenté ma chance il y a 2 ou 3 ans, et c’est passé ! C’est peut-être bon signe pour les livres d’Olivier Adam. Lui, je n’y arrive pas ! Et pourtant, plein de proches aux goûts littéraires semblables me disent aimer. Moi pas. Je vais réessayer, tiens !


Celui que vous relisez ?

Je me replonge souvent dans Le monde selon Garp, de John Irving, mais par bribes. Je recherche des passages qui m’ont marqué (et parfois fait fou rire !). Sinon, j’aimerais relire le remarquable Seul dans Berlin, de Hans Fallada, dont un ami vient d’écrire une adaptation pour le théâtre. Un livre d’une puissance inouïe. Mais j’ai comme beaucoup des dizaines et des dizaines de livres qui m’attendent, comment envisager d’en lire un deux fois et de laisser ceux-là de côté ?

Cette année si vous ne deviez en conserver que 3 ?

D’abord, Danse avec la foudre, de Jérémy BraconeDanse avec la foudre est un grand roman sur la camaraderie, sur la solidarité, sur la débrouille, le récit souvent drôle et parfois carrément jubilatoire des jours de désenchantement et des lendemains désœuvrés. Cela se passe à Villerupt, en Lorraine, dans l’ex-bassin sidérurgiste, notre petite Italie à nous, d’où est originaire l’auteur de ce premier roman. J’ai sans doute un train de retard car ce livre est sûrement paru en 2020, mais je l’ai lu en 2021 donc ça colle avec la question. M, l’enfant du siècle, dAntonio Scurati. L’avènement de Mussolini et du fascisme comme on ne l’avait encore jamais lu : et pour cause, personne ne l’avait encore jamais écrit. Prodigieux et, au regard de l’époque que nous traversons, un brin effrayant. Sauf à tenir compte de ce que le passé nous enseigne…Un polar, enfin, et quel polar : Led, le nouveau Caryl Férey. Glaçant, passionnant, réussi comme un polar de Caryl Férey. Inoubliable.

La prochaine rentrée littéraire vous y pensez déjà ? Ça vous obsède, vous impatiente ?

Absolument pas ! Ayant systématiquement une voire deux rentrées de retard dans mes lectures, parfois trois voire quatre, j’avoue ne guère y prêter attention… sauf bien sûr quand une rentrée coïncide avec la sortie d’un nouveau Jean Echenoz !


Vous arrive-t-il d’abandonner un livre ? Vous forcez-vous jusqu’au bout ?

Oui, cela m’arrive, de plus en plus facilement. Avant, je tentais d’aller au bout (comme avec le très surfait Chardonneret de Donna Tartt), mais maintenant dès que je sens que ça ne va pas aller, je ferme le livre, je le dépose dans une boîte à livres ou je l’oublie dans le bus, et je passe au suivant. Sans scrupule.


Quand vous aimez,  rencontrer l’auteur devient alors l’ultime pas final pour boucler la boucle ?

Pas spécialement ! Mais je vous dis ça alors que je viens de déjeuner avec Jérémy Bracone, au lendemain du festival Le livre à Metz.


Connaissez vous autant Les goûts de vos libraires autant qu’ils vous connaissent ? Chacun vous conseillent des livres très différents ou souvent les mêmes ?

Chacun vous conseille des livres très différents ou souvent les mêmes ? Ah, bonne question. Je crois à peu près connaître les goûts ou quelques goûts de mes libraires, mais je n’en suis pas si sûr. Ces gens là sont tout de même parfois déroutants et systématiquement audacieux alors… Et sinon, oui et non : certains conseils se retrouvent d’un libraire à l’autre, comme des évidences ; en revanche, chacun a sa petite originalité !

Vous venez de lancer Court circuit, un mook local dans votre bonne ville de Metz. Vous nous racontez l’aventure ?

Photo : Sylvain Villaume.

Pourquoi un tel projet ? L’envie de décliner localement le modèle des belles revues type XXI qui font la part belle au  grand  reportage, aux genres journalistiques modernes et audacieux, et à des illustrations de qualité. Metz étant la ville d’un festival « littérature & journalisme », c’était bien l’endroit où lancer un truc pareil, non ? Et puis, je connais assez bien de par mon parcours la presse locale anciennement mainstream et les reproches qui lui sont faits, à tort ou à raison. Ainsi, j’ai pu imaginer un modèle différent. J’essaie. On verra bien !

Y aura t il un numéro consacré aux livres ? 

L’idée de Court Circuit, c’est de dresser numéro après numéro et thème après thème un portrait contemporain de Metz. Tous les sujets de société seront traités, en long en large et en travers. Y compris les livres. Surtout les livres ! Du moins LE livre : les bouquins, leurs auteurs, les libraires, les éditeurs, les lecteurs, les lieux, les objets, etc., etc. !

Ce premier numéro est ainsi consacré à la cuisine, c’est donc que ce sujet vous intéresse, non ?

Les livres de cuisine, j’en ai des dizaines, dont la moitié consacrés à la cuisine italienne, du moins aux cuisines italiennes : la Cuillère d’argent bien sûr, mais aussi le livre sur la cuisine romaine d’Eleonora Galasso, la Pasta allegra de Sonia Ezgulian et Alessandra Pierini, Brunetti passe à table aussi, aussi, pour voyager à Venise avec Donna Leon. J’aime quand les livres de cuisine ne sont pas que des livres de recettes et quand, aux saveurs, ils associent le savoir. En cela, la série des On va déguster est un modèle du genre. Ils prennent de la place mais, heureusement, ma cuisine est grande et compte donc… des étagères qui me tiennent lieu de bibliothèque !

Je n’ai aucune origine italienne, ou alors je l’ignore, car je ne suis pas très porté sur la généalogie. Depuis maintenant une quinzaine d’années, depuis un premier séjour en Toscane qui a déclenché un véritable coup de foudre pour cette région et pour ce pays, un voyage qui en a appelé des dizaines d’autres depuis, je me revendique d’une culture italienne ! Qui dit culture italienne dit littérature et cinéma italiens. Je suis un spectateur assidu du festival de Villerupt. Et un lecteur tout aussi assidu (mais dans leur traduction française) de Silvia Avallone, Nicolo Ammaniti, Alessandro Piperno, qui ont tous en commun de dépeindre merveilleusement la société italienne contemporaine. L’un de mes plus grands chocs récents de lecture est italien, on en a parlé tout à l’heure : M, l’enfant du siècle, premier des trois tomes de la trilogie qu’Antonio Scurati consacre à l’ascension de Mussolini et à son exercice du pouvoir. En Italie, le premier tome a reçu le prix Strega, l’équivalent de notre Goncourt. J’ai hâte que le deuxième volet soit traduit en français. Je lis aussi Erri de Luca évidemment, mais également au rayon polar Donato Carrisi ou Gianni Biondillo. Je ne déteste pas me promener dans les rues (et les cuisines !) de Venise en lisant un Donna Leon, même si les histoires sont assez inégales. Lire le récit des repas du commissaire Brunetti, la description des recettes et l’origine des produits utilisés peut largement suffire à compenser l’éventuelle faiblesse de l’intrigue. Parce que, oui, qui dit culture italienne dit aussi cuisine, évidemment. On y revient toujours finalement !

Et deuxième, tout frais sorti de l’imprimerie est consacré à la générosité, aux solidarités, bref, au goût des autres !

Le goût des autres…. Quittons nous cher Sylvain sur cette saveur prometteuse et longue vie à Court circuit.

Voici le lien vers le site de la revue : https://revuecourtcircuit.fr/

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Cécile.

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