C’était une nuit, il y a quatre mois …

C’est pas mal de laisser passer du temps finalement, même sans le faire exprès, avant de raconter sa lecture. Ça permet de « mesurer » ce qu’il en reste. J’ai connu des lectures intenses sur le coup et qui m’ont laissé peu de traces, bizarrement, quelques mois après. Ce que je n’aurais pas imaginé alors. Je suis sûre que ça t’arrive aussi, non ?
Ici, ma mémoire est intacte. Alors qu’une saison entière est passée.


C’était une nuit il y a quatre mois, il était tard, on était déjà passé de l’autre côté du jour, je montais une pile de bouquins, toute heureuse à l’idée de retrouver mon bouquin de la veille sous la couette (Le démon de la colline aux loups c’était, le bouquin de la veille. Pépite, s’il en est). Je montais une pile de bouquins donc, on ne monte jamais les mains vides, celui-ci était sur le dessus de la pile et chut. Je posai la pile, le ramassai, l’ouvris, juste deux minutes. Pour voir.
Deux minutes plus tard, il était en fait beaucoup plus et j’étais à la page 43.
Bon.
Il m’avait déjà fait le coup l’après-midi quand je l’avais reçu. Je l’avais ouvert pour lire deux-trois phrases, curieuse, et j’étais arrivée une dizaine de pages plus loin sans m’en rendre compte.

Une écriture comme ça donc, qui entraîne.
Ça me fait comme une valse : une deux trois, deux deux trois, trois deux trois et une deux trois quatre. Virgule, virgule et point, et ça repart. C’est un rythme qui me parle, dans lequel je me pose tout de suite, mes pas dans les phrases et hop, me voilà embarquée.

« La vie est belle, je suis au C.P., mes résultats scolaires sont brillants et toi tu rayonnes. »
« Il est chercheur au Commissariat à l’énergie atomique, toi tu restes au foyer, les filles vont à l’école. »
« Le temps file, tu sembles avoir enterré le passé, jamais un mot sur ton mari ni sur mon père, de photo nulle part. »
« J’entre dans les années 70 un peu boiteuse, orpheline de mes repères familiaux mais suis une adolescente de bientôt quatorze ans de plain-pied dans l’air du temps. »

Ça glisse, ça te prend par la main et ça gambade.
Enfin, gambade… Le terme est trop gai, le récit n’est pas joyeux. Mais ça fait comme un cabri de rocher en rocher : de petit événement en petit événement, tu ricoches dans la vie de cette môme si étrangement accompagnée. Si follement accompagnée.

« J’ai retenu la leçon apprise à mes dépens quand une fois ou deux, tentant d’alerter tes frères et sœurs sur ton triste état, j’ai récolté silences ou insultes. »

Isabelle Flaten te raconte sa mère en s’adressant à elle. Elle dit Tu puis elle dit Je, et tu saisis tout de suite ce que les bancalités et les paradoxes de la mère, en plein dans les années 70, construisent chez la fille. C’est fin et évident, ça s’enclenche tout seul. Pas besoin d’explications au surligneur, de psychologisation, les causalités sont patentes, conduites par le rythme des phrases. Voici la plus explicitée :

« […] J’ai découvert bien plus tard de quel trouble était issue ta confidence : frappée par les similitudes de comportement entre mon petit ami et moi, en nous séparant, tu as voulu t’assurer de la solidité de ton édifice, redoutant qu’ensemble nous parvenions à le fissurer… Mais ce jour-là, tu as déclenché une mécanique, à partir de cet épisode, je joue avec passion au jeu de la vérité le soir avec mes amis. C’est moi qui le plus souvent initie la partie et refuse de l’achever, une soif jamais rassasiée que j’assouvis en fouinant dans l’intimité des autres, jusqu’à l’intrusion, jusqu’à ce qu’ils me livrent le plus profond d’eux-mêmes, de préférence ces choses enfouies, cachées, dont ils ne veulent pas parler. »

Comment on se construit au milieu des injonctions contradictoires, des confusions dans les projections miroirs, des intrusions-pour-ton-bien et la cyclothymie d’une maladie qui n’est pas encore nommée, cette singulière circulation de la sensibilité émotive  ?

« Jamais les autres mères n’auraient de pareilles idées. Je ne sais plus qui tu es, ni pourquoi tu fais tout ça. Et encore moins qui je suis. Sinon un truc bancal. […] Les choses du jour n’ont en général plus rien à voir avec celles de la veille, le lundi c’est oui, le mardi non, entre-temps tu as réfléchi ou bien le ciel s’est assombri et je prends la saucée. Si un matin je casse une assiette, ça peut arriver à tout le monde et si un soir je brise un bol, ma maladresse est une véritable calamité et moi aussi. Si je dis ne pas l’avoir fait exprès, tu me réponds que c’est exactement ce que tu me reproches. […] »

Se construire donc, comme on peut, et grandir.
Arrive le chapitre II . Un jour tu as réussi ta mort. L’adolescente est devenue femme, les présences de sa mère continuent à rythmer sa vie. Ses absences aussi. C’est l’escalade entre deux accalmies. Jusqu’à la dernière.

« Il y a longtemps désormais qu’alternent les saisons dans ta tête. Il y a des jours avec, d’autres sans, des périodes crépusculaires, de brefs instants de grâce, d’inquiétantes périodes d’euphorie, de longues plages de désolation et ces ponctuels coups de grisou qui te plongent dans un trou noir. Je maudis le destin de t’infliger une telle souffrance et te maudis d’en faire ton destin. Tu affirmes toujours ne pas être malade. Du moins pas en permanence, concèdes-tu parfois. Et parfaitement remise, lorsqu’à l’issue d’une obscure hibernation, le printemps débarque à l’improviste dans ton esprit et que tout en toi refleurit à la puissance mille, te dispensant de nouveau d’avaler tes pilules. Rien ni personne n’a la maîtrise du calendrier. »

Arrive le chapitre III et ses culpabilités. Le temps de les regarder, en face, et de les soigner, peut-être. Mauvaise fille ?

« Au fil des séances la pelote se dévide et révèle un magma de culpabilité et de honte, un venin qui imprègne mes faits et gestes, comme une seconde peau que je n’avais jamais questionnée tant elle m’était naturelle. Ça creuse, ça cafouille, ça radote et au bout du compte ne se profile que le flou. »

Se questionne sur son père. Quand les origines sont douteuses ou tronquées, quand tout peut être menti et que rien n’est fiable, ça grignote en aveugle.

« Tu imposais peu de choses, les choses s’imposaient La zone dangereuse n’était indiquée nulle part. Mais l’enfance est poreuse aux exhalaisons adultes. »

Elle explore. Elle explose aussi. Se rattrape. Tout juste.
Et puis c’est la fin.
Et pour moi c’est un tout petit peu trop abrupt. J’ai été, je le confesse tranquillement tellement le livre m’a plu, légèrement moins emballée par la fin du dernier chapitre. Que j’ai trouvé trop court, ou trop rapide, en fait.
Je comprends la nécessité de clore, et cette manière de faire qui fait comme dans la vie, temps long, temps long et hop temps court.
Légèrement moins emballée parce que peut-être, certainement, j’y voyais encore deux-trois petites choses à explorer. Mais ça n’engage que moi.

Peut-être aussi que la suite ne nous regarde pas.

Peu importe en fait ce dernier paragraphe qui m’a moins convaincue. Ce bouquin m’a vraiment plu. Beaucoup. Et figure-toi qu’à chercher des extraits à te mettre sous les yeux, je l’ai entièrement relu. Avec délice. Si ça c’est pas un signe.

La Folie de ma mère, Isabelle Flaten, Le nouvel Attila, 128 p., 18 €.

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