« Ici, les enfants apprennent à nager dans les lacs, les rivières et les étangs. Chacun a ses souvenirs de pique-nique en été, de jeux plus ou moins conseillés sur la glace en hiver. Quelques-uns ont eu un scooter à quatorze ans, mais la plupart ont pris l’habitude très tôt, de se déplacer à pied, à vélo, en courant. Le week-end, après les repas familiaux qui s’éternisent, tout le monde part en balade. Quoi qu’il arrive, toute rencontre, évènement, retrouvaille se termine à l’extérieur. C’est un principe : il y a toujours plus de choses à faire dehors. Plus de choses à voir. Plus d’endroits où se cacher. Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. »

Avec ce texte de moins de cent pages, Cécile Coulon exhume une époque, toute conservée dans sa gangue d’enfance et d’adolescence. Alors mon petit cœur de campagnard bat d’une manière singulière, comme s’il se pressait comme un citron rouge pour s’extraire lui-même « l’endorstalgie », mélange d’endorphine et de nostalgie qui fait tant de bien, même quand ça va bien.

Photo : Sébastien Vidal.

Évidemment, si vous n’avez pas grandi là où les villes étaient absentes, il se peut que ce récit ne vous touche pas. Ou alors vous serez curieux, et vous aurez envie de voir « comment ça se passait dans ces endroits ». Parce que même citadin, vous avez forcément mis les pieds à la campagne, pendant des vacances, chez des grands-parents ou une tante.

Être enfant, adolescent, à la campagne, c’est une expérience qui ne s’oublie jamais. Parce que tout est férocement lié à l’enfance, justement. J’ai toujours dit, écrit, pensé, que nous étions façonnés par les lieux où nous vivions, surtout les endroits où nous avons ouvert les yeux, senti les premières odeurs (qui seront toujours belles, même si elles sont fortes et mauvaises), éprouvé les premières grandes émotions, fait les premières découvertes, reçu des savoirs.

Être jeune à la campagne, c’est une expérience transcendantale. Oh, bien sûr, sur le moment, quand on le vit, on ne serait pas vraiment d’accord avec ça. C’est le recul qui apporte cette constatation. En zone dite rurale (ce qui reste assez vague comme terme), il y a moins de choses à faire paraît-il. Je dis oui et non. Il y a moins d’infrastructures, de services publics, oui. Dans un village de mille habitants, cerné par des champs ou des forêts, il faut chercher le théâtre, le cinéma, la salle de spectacle. La seule chose qu’on aura c’est la salle des fêtes. Mais, quand on y réfléchit, il y a juste moins de choses qui nous détournent de l’essentiel. Quand on est en pleine campagne, sans rien pour nous distraire, qu’on fait face aux arbres et aux rivières, aux sommets et aux vallées, qu’on sent passer les saisons sur son propre corps, on se fait face, on s’observe, on se sonde, parce qu’on n’a guère d’autre choix. Alors on observe, on aiguise son regard. Le théâtre, c’est la comédie humaine qui se déroule au village chaque jour, et en plus c’est gratos. Le cinéma, il a lieu dans la tête, grâce à l’imagination et la seule chose de la ville qui arrive jusqu’à « la cambrousse », les livres. Les concerts, ce sont les bals sur la place du village. La campagne et sa nature sont rudes, elles ne font pas de cadeaux, elles sont, simplement. Il faut prendre l’ensemble comme il est, s’en accommoder et s’adapter. Si on fait ça on peut y être très heureux. Cécile Coulon explique très bien ce phénomène dans son livre.

C’est un ouvrage qui pourrait (qui pourra ?) tenir lieu de trésor, un jour, pour les sociologues, quand tout cela aura disparu, qu’il ne restera plus que les pierres et des cheminées orphelines de fumées. (mais je doute que ça advienne), parce que la Résistance et la Résilience sont les deux mamelles de la « ruralité ». (désolé, je n’ai pas d’autre mot qui aille mieux, ou alors je dois redonder, et redonder c’est mal).

Photo : Raymond Depardon.

Oui, ce petit livre peut très bien aller de paire avec le film Profils paysans, de Raymond Depardon, on est sur le même terrain de jeu. On pourrait aussi lire des livres de Marie-Hélène Lafon ou certains de Pierre Jourde pour se mettre en bouche, ou en jambes.

Avec une grande finesse et beaucoup de tendresse, l’auteure nous raconte son village, ses quelques arpents où ont fleuri des maisons serrées les unes contre les autres, ceintes de ruelles tordues, chapeautées par une église qui tinte encore, un peu. Elle nous chuchote les secrets de ces espaces où nul train ne passe, où la voie ferrée est devenue un chemin de promenade dominical.

J’ai aimé ses descriptions des lieux de vie, ces coins qui recèlent des émotions, des projets, qu’ils soient partagés ou que ces gamins rêveurs gardent pour eux : le stade, le café, la place du village ou le jardin public. L’école elle, c’est le point à défendre coûte que coûte. C’est la source qui ne doit pas tarir. Alors s’il le faut, on fait des classes à plusieurs niveaux.

Cécile Coulon puise son inspiration dans les paysages "grandioses et anxiogènes" de l'Auvergne.
Photo : Marielsa Niels / Hans Lucas (JDD).

Je suis un peu plus vieux que Cécile Coulon, mais j’ai connu les mêmes choses, j’ai « pris le car » à des heures matinales presque inhumaines, rôdé un peu blasé sur les mêmes routes, glandé dans les mêmes recoins cachés, utilisé les mêmes cabines téléphoniques à pièces, lorgné sur les mêmes terrasses de cafés. J’ai lu des livres, allongé dans les hautes herbes d’un pré, abrité du soleil par un pommier penché, juste derrière l’école justement, ou le stade, ou perché sur un banc qui avait, on ne sait pourquoi, les faveurs des jeunes du bourg. Et avec régularité, comme une sentence, l’heure qui sonnait au clocher.

En crevant l’abcès de l’enclavement, du manque d’équipement, de la perdition dans la vastitude, Cécile Coulon parvient à faire des atouts de ce qui était au départ des points faibles (tout du moins du point de vue du citadin). En racontant, avec beaucoup de cœur et avec l’écriture qu’on lui connaît, son pays et ses années d’insouciance, ses interrogations, en exposant sa vision des choses, elle réussi à garder intact ce qui est précieux et pourtant intangible, les souvenirs et le vécu qui sont adossés aux vieilles pierres, aux accents qui chantent ou pas, aux traditions et aux habitudes. Certaines façons de faire ou de causer me sont familières, et les relire a ranimé des moments forts, qui m’habitent toujours et qui attendaient leur heure pour me secouer à nouveau. Comme cette obsession que nous avions d’aller sans cesse « faire un tour ». Ado, on passe son temps à quitter son domicile pour aller faire un tour. Après un repas de famille, ou le dimanche, on va faire un tour. Le tour, c’est à la fois l’habitude et l’inconnu. Le circuit est connu, mais sait-on jamais qui va-t-on y croiser ?

Dans ce récit, il y a une forte présence sociale, qui dit la vie des gens qui vivent dans ces endroits « très beaux mais où on ne vivrait pas à l’année ». Il y a une mise en avant de la vie qui s’égaye, malgré tout, des solidarités, des liens qui se nouent, des tensions et des rivalités, du léger retard pris sur la ville et qui n’est toujours rattrapé depuis…depuis toujours. Ce petit livre montre ce que c’est que de vivre là quand on a quinze ans, ou huit, ou douze, peu importe. Il explique ce qui se passe quand on le quitte et qu’on y revient. Il montre de quelle manière le temps est différent entre ville et campagne, comment les rêves prennent leur envol dans ces contrées, et de quelle façon ils sont regardés là où ils atterrissent.

Finalement, l’auteure écrit une sorte d’élégie à la campagne, parce que malgré les moqueries, les légendes urbaines, malgré les préjugés sur les ploucs et les péquenots, elle dit que les ruraux se débrouillent, et plutôt bien, qu’ils s’en sortent avec moins de moyens que les autres, et qu’ils parviennent à tutoyer, parfois, le bonheur, sans ostentation, sans prétention.

Avec style, Cécile Coulon tord le cou au idées reçues, aux croyances, elle dit le vrai, le beau et le moins beau, ce qui a été vécu et ce qui sera, encore, pour longtemps. Elle affirme que même si à un moment le lieu devient trop étroit pour nos velléités de gamins grandis trop vite, nous ne cesserons jamais d’aimer l’endroit où nous avons passé l’enfance.

« Cette histoire n’en est pas une. Ce n’est ni un roman ni un essai. Ni un conte ni un documentaire. Pas même un témoignage. C’est un regard, un regard d’abord patiemment aiguisé, posé en silence sur les terres auvergnates. Un œil qui s’est ensuite détourné pour voir les mêmes choses, au creux d’autres paysages, souvent grandioses, en Ardèche, dans la Drôme, dans le Lot, en Lozère, en Corrèze, en Creuse. Evidemment, mes souvenirs, ou ce qu’il en reste, ne suffisent pas à transcrire avec une impartialité totale le quotidien d’un village de huit cents âmes il y a quinze ans de cela. »

Traduit de l’auvergnat par…non je déconne !

Seb.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon, Points, 95 p. , 5€60.