Photo : Fanny

Au début du roman, il y a cette carte d’un territoire ferroviaire, avec cette écriture manuelle te prenant déjà par la main pour te tracer la voie de ton expédition « à train perdu ».
Il existait ou existe encore…
« Le Corridor », entre Windsor (États-Unis) et Montréal (Canada), « L’océan » de Montréal vers Halifax, « Le Transcontinental » de Montréal vers Senneterre, le regretté « Northlander » de Toronto jusqu’à Moosonee, « Le Canadien » de Toronto vers Vancouver.
Des lignes ferroviaires comme des lignes de vie, et une femme, Gladys Cormeau, qui, le 24 septembre 2012, décide d’embarquer à bord du Northlander pour partir dans un voyage sans retour.

Jocelyne Saucier – te rappelles-tu le magnifique  Il pleuvait des oiseaux  ? – nous entraîne dans deux univers , se chevauchant, deux vies, deux errances. La première est celle de notre narrateur, passionné des trains, toutefois pas au point d’être décrit comme un « train bluff », fils de cheminot, tombé en amour d’une histoire : celle d’une dame âgée, cette seconde errance, partie de Swastika – et bien oui, cette communauté du Témiskaming ontarien existe vraiment, fondée au début du XXème siècle, à l’époque de la ruée vers l’or dans le nord de l’Ontario – et dont on cherche à retrouver la trace.
Deux chemins de vie qui s’appellent, se croisent, se détachent.

Notre héroïne était une enfant des « school trains ».
«  Gladys est née dans un school train, elle y a vécu seize merveilleuses années, fille de William Campbell, enseignant voyageur qui lui a appris les multiples possibilités d’une journée et le soleil qui finit toujours par briller. Gladys a eu une enfance heureuse (…) De 1926 à 1967, sept school trains ont sillonné le nord de l’Ontario pour aller porter l’alphabet, le calcul mental et les capitales d’Europe aux enfants de la forêt (…) Aménagées en salles de classe, pupitres d’écoliers, tribune du maître, tableaux noirs, bibliothèque, tout pour accueillir douze élèves et leur enseignant, ces voitures étaient ni plus ni moins des écoles ambulantes. L’école ambulante faisait cinq, six, sept arrêts le long d’une ligne de cent, deux cents kilomètres et revenait un mois plus tard aux enfants du premier arrêt qui l’avaient attendue tout ce temps avec devoirs et leçons. »

Gladys est devenue cette femme souriante qui devint mère « célibattante » à la mort soudaine de son homme, prenant contre son cœur ce bébé, cette petite Lisana qui, comme le nom de la bourgade où elle naquit, fit fi des bonnes mœurs et de cette quête, devenue obsessionnelle, du bonheur, pour nager éperdument dans les eaux sombres d’une intense mélancolie.
Lumière et ombre.
Les années passèrent, puis un jour, Gladys laissa tout derrière elle, fille triste, jardinet et valise, pour retrouver le « touk-e-touk » des trains du Nord.

Avec cette poésie de l’instant et son regard d’écrivaine malicieuse, Jocelyne Saucier t’embarque dans cette aventure ultime, de celle qui t’interroge sur le sens de notre vie, de nos vies.
Ce qui m’a touché c’est la force de persuasion de ce personnage féminin et, finalement, de pas mal de femmes de cet ouvrage. Ce qui m’a touché c’est aussi cette transmission d’une formidable histoire des trains du Nord et cette transmission, plus intime, réalisée lors de la migration de Gladys; c’est aussi cette passionnante galerie de personnages peuplant un si vaste territoire et cette scène d’adieu, sublime, faisant résonner l’Essentiel.

Jocelyne Saucier fait avec ces failles qui font nos vies, fronde, par petites touches, le « politiquement correct », met en scène les petites gens faisant les grandes histoires, honore l’amitié, encense la beauté du hasard, fait la part belle à nos instincts.
La vie sur les rails devient, sous la plume de cette auteure du Nord, une série de saynètes prenant la substantifique moelle de ce qui nous fait, ce que nous sommes, est-ce à dire la somme de nos errances, nos doutes, nos imperfections, nos colères, mais aussi nos joies, nos rêves, nos élans, nos éclats.

« « Le rail était toute notre vie »(…) et je comprends que le rail était la ligne de vie des hameaux forestiers, leur seul lien avec le monde. Tout leur arrivait par train. Les vivres, le courrier, les commandes de chez Eaton, un visiteur de la lointaine famille, les bonnes et les mauvaises nouvelles, les jeux, le rêve et cette merveilleuse école sur roues.(…) Ils ont été enfants du rail autant qu’enfants de la forêt. »

À train perdu  est une ode au temps qui passe, à la pérégrination, aux vies belles et chaotiques, aux chemins de vie et de fer, c’est un beau roman que tu peux prendre contre toi, histoire de t’offrir un voyage au gré d’un ancien « touk-e-touk », le nez au vent et le sourire aux lèvres.
Coup au(x) cœur(s) en itinérance.

Fanny.

À train perdu, Jocelyne Saucier, XYZ, 254 p. , 22€.

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