L’Ancêtre, Juan José Saer (Le Tripode) – Seb

« Quand nous entrâmes dans le fleuve sauvage qui formait l’estuaire – je sus par la suite qu’ils étaient plusieurs -, nous naviguâmes quelques lieues, mettant en émoi les perruches qui nichaient dans les escarpements de terre rouge, évitant à peine le lent grumeau des caïmans sur les rives marécageuses. L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes de la terre. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. En 1515, l’Espagne envoie trois navires explorer les vastes étendues du Rio de la Plata, zone sauvage et indomptée entre les fleuves Uruguay et Parana. Une fois en reconnaissance sur place, le capitaine et ses hommes sont massacrés par une tribu indienne. Seul est épargné un jeune mousse. Il est fait prisonnier et vivra dix ans avec ses ravisseurs. C’est lui qui raconte cette histoire.

Si on est chanceux, on tombe une ou deux fois par an sur un texte de cet acabit. Je veux dire, dans l’espèce du chef d’œuvre. L’ancêtre c’est juste ça, un chef d’œuvre. Un roman d’exception qui patientait dans le limon de la littérature, publié une première fois en 1988, et de nouveau offert, grand cadeau à nous lecteurs, par les éditions Le Tripode que je remercie avec grande chaleur pour cette initiative. Je remercie aussi Sébastien Lavy, libraire chez Page et plume à Limoges, qui a eu la grande inspiration de me mettre ce livre entre les mains. Un bon libraire sait ce que vous aimez, mais il peut aussi vous proposer ce que vous serez susceptible d’aimer.

Juan José Saer est un sacré écrivain, du tonneau XXL. Avec ce récit écrit à la première personne du singulier, le narrateur nous conte une histoire dont l’origine est vraie. Le talent, le génie et le travail ont fait le reste. Quand un livre débute par une phrase comme celle-ci : De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel, et qu’on la lit, il se passe quelque chose en nous. Des engrenages se mettent en branle, ils actionnent des émotions endormies. Avec un tel incipit, l’auteur passe un contrat moral avec nous lecteurs. Il s’engage, fait une promesse, et nous aussi. Il dit « je vais t’emporter, tu vas connaître des émotions uniques, voir du pays, découvrir des gens incroyables et singuliers, tu vas entendre ma voix qui dit ma pensée ». Et nous lecteurs, répondons « je m’engage à te suivre, aveuglément, je te fais confiance, je vais écouter ta voix, entendre ton histoire et tout ce qu’elle contient, cette première phrase est ma garantie ». J’ai passé un contrat avec l’auteur, nous avons donné notre parole. Le moins que l’on puisse dire c’est que je ne regrette rien.

Juan José Saer s’est enfoncé plus profondément dans l’esprit de ces indiens que dans le territoire où ils vivent. Il a bâti un monde de pensées, un mode de pensée, propre à ces indigènes si étranges, si secrets, si philosophes. Pour commencer, il réussit à bâtir et nous présenter le monde du vivant, celui qui est né de l’osmose, où tout est lié, dans un équilibre où les sensations, les traditions et les légendes sont légion. Un monde sans les blancs. Avec le concept de « l’intérieur » et de « l’extérieur », il formalise une façon de fonctionner, de vivre son rapport au monde, à la nature, l’idée de nature dépassant de loin ce qui se trouve sur la terre et comprend aussi bien le tangible que l’intangible.

Avec une écriture qui vaut à elle seule le détour, il nous présente un lieu où le magique côtoie le tragique, le beau coudoie l’horreur absolue. Le mousse, ce témoin narrateur, se fait petite souris pour nous en apprendre plus sur cette peuplade dont l’influence est circonscrite à son petit territoire. Ces indiens représentent la grande leçon d’humilité infligée aux humains, conscients de leur rôle, tendant vers une mission qu’ils pensent être la leur. Extrait :

Je les savais capables de résistance, de générosité et de courage, habiles dans le maniement du connu : il suffisait de voir leurs objets et l’habileté avec laquelle ils les faisaient et les utilisaient pour comprendre aussitôt que ces hommes ne se laissaient pas intimider par la rude écorce du monde. Mais ils étaient comme des naufragés sur un radeau, essayant de maintenir la discipline à bord tandis que l’orage se déchaîne, en pleine nuit, sur une mer inconnue.

Il y a de l’héroïsme, chez ces indiens, à vivre le quotidien. Rien ne les décourage. Les éléments se déchaînent ? Peu importe. Le fleuve a emporté le village dans sa crue ? Ils reconstruisent, tous en eux-mêmes, courbés devant la tâche, silencieux et acharnés, comme détenteurs d’une vérité plus précieuse que ce dont elle témoigne, gardiens d’une moralité et d’un honneur piliers de tout ce qui existe.

Une fois l’an, lorsqu’ils s’adonnent au cannibalisme, dans des scènes crues, terribles, suivies d’orgies dantesques, ils cèdent à de vieux démons pour mieux les évacuer, les repousser, éviter qu’ils hantent leur quotidien et les entravent. Céder pour ne plus être tenailler par le désir. Je crois que c’est ce qui en dit le plus long sur la psychologie de cette tribu. Par exemple, ils ne vivent que dans le présent, le passé et le futur n’existent pas. Chaque minute est l’objet de toute leur attention, et ainsi passe la journée. Un somptueux passage explique très bien leur manière de concevoir leur existence :

C’est pour cela qu’ils étaient si efficaces et anxieux : efficaces parce que le vaste jour et ce qui le peuplait dépendait d’eux, et anxieux parce qu’ils n’étaient jamais sûrs que ce qu’ils édifiaient n’allait pas à tout moment s’écrouler. Ils tenaient sur leur tête, en équilibre précaire, périssables, les choses. À la moindre inattention, elles pouvaient dégringoler et les entraîner dans leur chute.

Mais ce roman colossal de vigueur et de pensée, c’est aussi un regard sur ce que nous devenons lorsque nous cessons d’être nourris par une culture, un environnement familier. La vie que commence à vivre notre narrateur lorsqu’il arrive prisonnier dans la tribu, c’est d’abord un étonnement, puis un effacement de ce qu’il connaît, peu à peu, un tumulte qui s’éloigne, une civilisation qui s’estompe comme un rivage que l’on voit s’éloigner. Ensuite, ce terrain à nouveau vierge se recouvre de façons nouvelles, de mots inconnus qu’il faut amadouer, interpréter. Il faut découvrir le ciel qu’on avait pourtant au-dessus de la tête depuis toujours, se rendre compte du discours de chaque étoile, de la litanie du vent, des saisons ; les saisons, le seul calendrier qui vaille. Un homme neuf peut émerger d’une ébauche, il en résulte un manque, celui de l’achèvement. Ce manque ne sera jamais comblé par l’aventure, la nouvelle vie.

Je pourrais vous parler des heures de ce roman qui est un monument. Un monument pas facile, qui se mérite, mais quelle joie d’y être, de s’en emparer, de faire corps. Je sais déjà, alors que seulement quelques jours me séparent de la fin de sa lecture, que je le relirais, et que j’y trouverai d’autres choses, des éléments essentiels. Il rôdera bien souvent dans ma tête, il va se faire une place sur ma table de chevet.

Je vous laisse avec une phrase fondamentale qui vous ouvrira le chemin, page 173.

Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.

(une sacrée putain de phrase à ressasser, explorer, répéter, développer)

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon.

Seb.

L’Ancêtre, Juan José Saer, Le Tripode, 180 p. , 10€.

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