Poursuite, Joyce Carol Oates (Philippe Rey) – Véro

Photo : Véro Faverjon Prost.

Le pouvoir des hommes, celui de séduire l’adolescente et celui d’anéantir la femme, celui d’arracher à une petite fille le mensonge qui entraînera la descente aux enfers de sa mère, tout dans ce court et terrible roman de Joyce Carol Oates peut se lire à l’aune de l’emprise exercée par les hommes sur les femmes qu’ils souhaitent ou pensent posséder, pour le meilleur (peut-être), ou pour le pire (sûrement).

Poursuite, ça commence donc par l’enquête angoissée que mène Willem sur l’accident (ou le suicide ?) dont a été victime (ou responsable ?) Abby, sa toute jeune épouse, renversée par un bus au lendemain de leur mariage.

À sa sortie du coma, « Abby songe que « Chérie est synonyme de coercition », quand la tendresse inquisitrice de son mari à son chevet et ses questions insistantes la forcent à confesser son passé, qu’on sait d’emblée marqué par la tragédie.

Poursuite, ça devient alors la mise au jour de ces faits anciens – en une prise de conscience douloureuse et à la manière d’une révélation photographique, par laquelle l’image latente est peu à peu transformée en image visible. On voit ainsi se dessiner une autre histoire de domination, celle subie par la mère d’Abby, et on s’approche inexorablement de son dénouement cauchemardesque. On suit les balises que sont les souvenirs tronqués, refoulés ou travestis, les songes tourmentés de la jeune femme convalescente, pour découvrir la vérité sur la disparition brutale de ses parents. Ce n’est pas un hasard si Abby travaillait avant son « accident » au centre de réhabilitation des aveugles de son quartier : ce qu’elle a vu quand elle était petite fille lui est resté obscur et indicible (« Avait vu mais sans voir. Elle apprendrait à ne plus voir. ») , jusqu’à ce que de ses yeux tombent les écailles, au moment de se trouver liée à son tour par le mariage, et qu’alors sa langue se dénoue, sa parole se libère.

« C ‘est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair » est-il écrit dans la Genèse ( Genèse2, 24). Voilà, c’est là qu’il s’est refermé autrefois, le bon gros piège, c’est là qu’il se referme toujours, la boucle est bouclée : ce qui nous unit est aussi ce qui nous emprisonne et c’est à coup sûr le refus d’y consentir encore qui a précipité Abby sous les roues du bus. Car ce qu’elle a approuvé enfant a scellé le sort de sa mère et, comme souvent, Joyce Carol Oates dépeint à merveille les thèmes de l’innocence et de la culpabilité, du mensonge, et cette espèce d’hyper-conscience du réel que possèdent les enfants, malgré tout ce qui leur est caché, malgré tout ce qui est tu.

On peut s’attarder un peu sur les contextes – le culte de l’Église méthodiste réformée et la guerre du Golfe sont là, en toile de fond – ou sur les émotions – ces questions bouleversantes qui surgissent en même temps que la mémoire revient – mais ce sont les faits que Joyce Carol Oates autopsie le mieux, s’attachant à décrire très précisément, cruellement et minutieusement le drame, décortiquant le fait divers pour analyser la mécanique de la domination masculine poussée jusqu’au meurtre.

Un roman dans l’air du temps c’est sûr, le temps des luttes … nécessaires, sans cesse à renouveler, contre les dogmes, le patriarcat, les féminicides .

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché.

Véro.

Poursuite, Joyce Carol Oates, Philippe Rey, 219 p. , 20€.

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