Photo : Fanny Nowak.

La première fois que j’ai entendu parler de  La rivière  de Peter Heller, c’était dans ma voiture, en compagnie de l’auteur himself, de son amoureuse Kim Yan et de sa fantastique traductrice, Céline Leroy. Nous revenions de la cité malouine, on parlait de canoë – Peter Heller est un canoéiste chevronné -, de banjo aussi. À cet égard, il m’avait demandé si, dans le rayon chansons folk, je connaissais « Little Joe the Wrangler » de Bob Wills, ce qui n’était pas le cas. En attendant, je devais avoir ce sourire niais de libraire ravie d’la crèche lorsqu’il se mit à parler de son prochain livre, ces deux amis d’enfance partis en virée au nord du Canada. Une virée qui allait… virer au cauchemar. Cela a dû être le moment où l’on s’est mis à fredonner les premières notes du fameux « Dueling banjos » du « Délivrance » de Boorman, adapté du roman éponyme, devenu un grand classique, de James Dickey; avant de partir dans un grand éclat de rire dont seul Peter Heller a le secret.
Me voilà désormais avec cette beauté entre les mains, dédicacée à son père « John Heller, le meilleur conteur que je connaisse / Qui le premier m’a emmené canoter en chantant « Little Joe the Wrangler » et « Barbara Allen ». De quoi te donner l’ambiance.

Et bien accroche-toi, c’est du bon et même du très bon, de quoi dévorer  La rivière  tel un ours – cela tombe bien nous sommes sur la rivière Maskwa, au nord du Canada, dans le Manitoba – croquant sa proie.

Wynn et Jack sont donc ces deux gars plein de fougue et de jeunesse, intelligents, sensibles aux autres et à la nature, sportifs, sensible pour l’un, fougueux pour l’autre, bref, deux belles gueules parties en canoë dans ce lieu coupé du monde… si tu n’as pas de téléphone satellite, et c’est le cas.

De nouveau tu retrouves cette écriture alternant phrases courtes dans l’action et envolée lorsqu’il s’agit de rendre un tableau de cet environnement sublime et sauvage. De nouveau, cette ambiance, entre poésie naturaliste et roman noir. De nouveau, ces failles où tu t’engouffres, tu penses savoir, et puis non, tu penses reconnaître le bien du mal, et puis non, tu penses cerner un personnage, et puis non, tout étant beaucoup plus complexe.

Au tout début du roman, Wynn et Jack rencontre trois éléments angoissants: deux texans en train de boire leur bourbon en compagnie de leurs cannes à pêche et leur carabine Winchester, le départ d’un méga-feu, un cri déchirant le brouillard. Le décor est planté. Peter Heller peut désormais te mener par le bout de sa pagaie et tu auras intérêt à t’accrocher, c’est d’ailleurs ce que tu vas faire…jusqu’à la dernière page.
C’est qu’il est fort ce bougre, à te transporter dans son univers, à te décrire des scènes tantôt sublimes, tantôt terrifiantes, à te préciser des éléments qui rajoutent au suspense ou à la beauté du site, à observer l’évolution psychologique de ses personnage, à te faire parler le feu comme il construit son intrigue brûlante.
Peter Heller pratique sa magie tel un Basquiat te peignant une tête vaudou, avec fougue et poésie.

« « J’étais en train de te dire qu’il y a tout un chapitre consacré à Wapahk. Il s’est passé des choses assez horribles, dans le coin.
« Ah ouais? » Jack feignit la nonchalance, mais se redressa. Il n’aimait rien tant qu’une bonne histoire d’horreur.
« Une série de meurtres ont été commis dans les années 1920. Un esprit géant, pâle et maigre hantait le village et s’emparait des gens pour les transformer en cannibales. On l’appelait le windigo. Le truc, c’est que dès que les anciens pensaient qu’un villageois était possédé par le windigo, ils lui tiraient dessus ou l’étranglaient pour qu’il ne puisse pas manger ses amis ni sa famille! Une sorte d’attaque préventive. » »

Le rêve de nos deux Robinsons émérites va donc rapidement prendre l’eau, à mesure que le méga-feu vient se pourlécher les babines sur les rives de la Maskwa. Wynn et Jack vont devoir s’inscrire dans ce paysage apocalyptique afin de garder la tête froide au milieu de la folie des éléments et la démence humaine.  La rivière  se transforme ainsi en véritable course contre la montre.

Dans ce roman, Peter Heller oscille entre fureur et silence, émerveillement et stupéfaction, entre courage et abandon. La lumière et l’obscur taillent toujours son œuvre et c’est avec précision – l’auteur travaille pour connaître ses sujets sur le bout des doigts ( n’est pas journaliste au « National Geographic Adventure » ou au « Outside Magazine » qui veut ) – qu’il nous entraîne au sein de cette forte amitié qui sera parcourue de frissonnantes révélations, l’harmonie étant mise à rude épreuve lorsque tout se déchaîne.
Et, toujours, cet humour décalé posé dans le repli de son style littéraire, style littéraire aiguisé comme la lame d’un couteau de chasse, beau comme la puissance évocatrice d’un haïku.

« Wynn s’avança jusqu’à l’eau. Il regardait dans le noir. Entre les grands arbres des berges se déroulait une bande d’étoiles, une rivière de constellations qui coulait étourdiment sans être inquiétée le moins du monde. Entre les plus brillantes, venant titiller le bras d’Orion et la tête du Taureau, des distances d’étoiles en formation de plus faible intensité que Wynn observait, un courant profond, ininterrompu, traversé de bulles de lumière comme l’eau gazéifiée d’un rapide. Si ce n’est qu’il pouvait voir à l’intérieur et à travers lui, que ce courant possédait des dimensions insondables aussi vides d’émotion qu’elles étaient infinies. Et si cette rivière, ce firmament, coulait, elle coulait avec une immobilité majestueuse. Rien n’avait été aussi calme. l’esprit pouvait-il y vivre ? Dans une pureté aussi froide et silencieuse de la distance ? Peut-être que ce n’était pas du tout du silence. Peut-être que dans les feux se consumaient ces étoiles il y avait des cyclones de décibels, des trompettes et des applaudissements. Comme le nôtre. Notre feu volubile à nous. »

 La rivière  de Peter Heller est de ces excellents romans qu’il te faut absolument lire, là, maintenant, tout de suite, toujours traduit par Céline Leroy. Parce qu’il s’agit d’une histoire vivante, vibrante, attachante, radicalement addictive.
Encore une fois, de la part de Peter Heller, du Grand Art.

Fanny.

La Rivière, Peter Heller, Actes Sud, 295 p. , 22€.

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