Deacon King Kong, James McBride (Gallmeister) – Yann

« Dans les Cause Houses, tout le monde allait en prison un jour ou l’autre. Que vous soyez la plus minuscule des fourmis, capable de vous glisser dans une fissure du trottoir, ou un vaisseau spatial pouvant dépasser la vitesse du son, ça ne changeait rien. Quand le marteau de la société s’abattait sur votre tête, vous étiez fait comme un rat. »

Photo : Yann Leray.

Voici un livre qui mériterait amplement l’appellation feelgood book si celle-ci n’évoquait irrémédiablement chez nous des niaiseries pseudo existentielles assorties d’enseignements bidons façon Paulo Coelho ou Laurent Gounelle. Empressons-nous donc d’oublier cette triste littérature pour savourer pleinement la chaleur, l’humour et l’indéfectible tendresse qui se dégagent des 530 pages de ce Deacon King Kong, sixième roman de James McBride à voir le jour chez Gallmeister.

On avait déjà remarqué la voix unique de cet écrivain, scénariste, musicien et compositeur de jazz à travers les remarquables Oiseau du Bon Dieu (National Book Award) ou Mets le feu et tire toi !, parus en France en 2015 et 2017 et également traduits par l’excellent François Happe. Excellent car, ici en particulier, il parvient à restituer de manière crédible et naturelle le parler des habitants de Brooklyn et à sonner juste tout au long du récit.

Brooklyn, donc, fin des années 1960, quartier des Cause Houses. Que s’est-il passé dans la tête du vieux Sportcoat pour qu’il essaie, en plein jour, d’abattre Deems, le dealer du quartier ? Trop imbibé de « King Kong », la gnôle locale, le diacre semble avoir immédiatement oublié son geste malheureux. Plus grave encore, il ne mesure pas le moins du monde les répercussions que va connaître le quartier après ce coup d’éclat … Nul ne sera épargné et jamais se serrer les coudes n’aura été aussi nécessaire aux habitants des Cause Houses.

Trouvant dès les premières lignes un rythme enlevé et un tempo à la hauteur, James McBride plante immédiatement le décor et y fait vivre sa comédie humaine, celle d’une époque révolue lors de laquelle on regrettait déjà une autre époque révolue. Deacon King Kong se déroule à un moment où la population afro-américaine a pu se faire une place auprès des immigrants de la première vague, ces italiens et irlandais qui ne les acceptèrent jamais de bon coeur mais avec lesquels la cohabitation avait fini par se montrer possible. Le développement du trafic de stupéfiants et l’arrivée de nouvelles drogues ont malheureusement changé la donne et l’agression de Deems par Sportcoat va mettre un grand coup de pied dans la fourmilière.

« C’est quand même quelque chose, dit Hettie doucement, de voir ce qu’est réellement cette ville de New-York. On est venus ici pour être libre et la vie est pire ici qu’au pays. Les Blancs lui donnent simplement une autre couleur. Ça ne les dérange pas qu’on s’assoie à côté d’eux dans le métro ou sur les sièges à l’avant des bus, mais si on réclame le même salaire, si on veut habiter la maison voisine, si on est tellement abattu que l’on n’a pas envie de se lever pour chanter à la gloire de l’Amérique, ils nous tombent dessus avec une violence telle que le pus nous coule des oreilles. »

C’est avec une extrême justesse et une incroyable vitalité que McBride s’attache à peindre la vie à Brooklyn dans ces années d’effervescence. Il se montre tout aussi expressif et coloré dans la description des habitants des Cause Houses et son roman grouille de figures particulièrement pittoresques et attachantes, grandes gueules au coeur tendre, vieux mafieux amoureux, délinquants stupides, paroissiens aussi lubriques que fidèles à l’église du quartier, compères alcooliques, bref, une galerie hétéroclite et foutraque, une communauté qui a toujours lutté pour rester debout.

Voici un livre que l’on accueillera comme une éclaircie en ces temps troublés, un roman à la lecture duquel on se surprend à croire de nouveau en l’humain. McBride remet au goût du jour des notions comme la solidarité ou l’amour de son prochain mais il fait ça à sa sauce, avec une énergie, une verve et un talent qui ne peuvent qu’impressionner. Deacon King Kong s’impose comme un des très bons livres de ce printemps, peut-être même de cette année et il le fait avec un tel entrain que l’on ne peut qu’être conquis. Un véritable antidote à la morosité ambiante et la confirmation que l’on tient là un auteur particulièrement doué.

Yann.

Deacon King Kong, James McBride, Gallmeister, 537 p. , 25€80.

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