James Carlos Blake vs Willy Vlautin – Boxe à la Une – Yann

Il marqua une pause et cracha un jet de tabac : « C’est dur la boxe. Parfois, c’est drôle, parfois c’est bizarre, parfois triste. Mais c’est toujours dur. Comme on dit souvent, c’est pas pour tout le monde. En tout cas, c’est ce que j’en pense, moi. » James Carlos BlakeVies et morts de Stanley Ketchel.

Photo : Yann Leray.

Sport régulièrement mis en lumière au cinéma et, dans une moindre mesure, en littérature, la boxe revient sous les feux des projecteurs ces dernières semaines grâce aux hasards des calendriers éditoriaux. Deux romans américains, donc, deux ambiances et, à mes yeux, un vainqueur incontestable.

Devenir quelqu’un est le cinquième roman de Willy Vlautin chez Terres d’Amérique, dans une traduction signée Hélène Fournier. Également connu comme auteur-compositeur-interprète au sein du groupe Richmond Fontaine, Vlautin est né en Oregon où il vit toujours. Suivant les pas d’Horace Hopper, son roman se déroule entre le Nevada et l’Arizona. Jeune homme d’origine indienne, Horace a été élevé par un couple de fermiers blancs après avoir été abandonné par ses parents. Son rêve est de faire carrière dans la boxe et il va, pour y parvenir, quitter le ranch familial pour Tucson, Arizona, où il espère devenir un champion sous le nom d’Hector Hidalgo. Ses origines indiennes induisant fréquemment les gens en erreur, Horace est régulièrement pris pour un mexicain, peuple ayant donné naissance à quelques boxeurs d’exception, réputés pour leur pugnacité et leur courage.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir (…) Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le coeur dans un monde qui est précisément fait pour cela. »

Poussé par la conviction qu’il fera ses preuves sur le ring et gagnera enfin la considération qu’il pense mériter (oubliant sans doute un peu vite celle que lui témoignent déjà ses parents adoptifs), Horace sera vite confronté à la réalité de la vie en dehors du ranch, dans une ville et un état qu’il découvre et où personne ne l’attend.

Empreint de bons sentiments et habité par une mélancolie sourde , Devenir quelqu’un n’est finalement pas tant un roman sur la boxe qu’un livre sur l’identité, la difficulté de se construire selon ses rêves. Willy Vlautin fait preuve de sensibilité et de tendresse envers ses personnages et, par là-même, semble ôter à Horace / Hector ses chances de faire carrière dans un sport aussi brutal que la boxe. C’est peut-être cet aspect du roman qui empêchera finalement d’adhérer complètement à l’histoire, ce côté presque larmoyant que l’on aurait souhaité plus retenu. Une fois n’est pas coutume, nous voilà donc déçus par un titre de ces prestigieuses Terres d’Amérique dont on vous parle régulièrement par ici.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier.

26 novembre 1908, à San Francisco, Stanley Ketchel (à gauche) et Billy Papke. Photo prise juste avant le K.O. Bettmann Archive.

Toute autre ambiance chez James Carlos Blake qui, à son habitude, choisit de remettre en lumière un personnage haut en couleurs de l’histoire des États-Unis, Stanley Ketchel (1886-1910) en l’occurrence, champion du monde des poids moyens au début du XXème siècle, aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Fuyant un père alcoolique et violent, le jeune Stanislaus Kaicel entame une vie de vagabond et passe plusieurs années à bourlinguer avec les hobos, découvrant le vaste pays en même temps que la violence de ce nouveau monde en ébullition.

« Il rêvait d’être un desperado, un cavalier solitaire de renom, que l’on viendrait interroger sur ses exploits audacieux. Il se voyait posant l’appareil d’un photographe, les yeux plissés, les pouces dans la ceinture de son holster pour illustrer des récits le décrivant comme un homme à la fois dangereux et incompris. Il aurait voulu être, après avoir quitté cette terre, le sujet de ballades mélancoliques. »

De gauche à droite : Pete Dickerson, Stanley Ketchel, Emmett Dalton, Joe Gorman. Fasciné par les figures des Dalton, Ketchel finira par rencontrer le seul survivant de la bande, Emmett, en 1910, peu de temps avant sa mort. Crédit non trouvé.

À défaut d’être le sujet de ballades mélancoliques, il devient le personnage central de ce roman plein de bruit et de fureur dans lequel James Carlos Blake déploie tout son talent à faire revivre une époque où tout semblait possible, surtout si l’on disposait, comme Ketchel, d’une propension à la violence et d’une ambition féroce. Après avoir fait ses preuves comme « videur » dans un saloon de Butte (Montana), le jeune Stanislaus sera rapidement rebaptisé lorsque s’offrira à la lui l’opportunité d’entamer une carrière de boxeur. Devenu Stanley Ketchel, alias « l’Assassin du Michigan », il se fera très vite un nom et une réputation à la hauteur de ses espoirs. Manquant singulièrement de technique, le jeune homme brille surtout par sa férocité et la force de ses coups. À une époque où les règles de la boxe étaient plutôt permissives, le public assistait ainsi à des combats d’une violence incroyable où tout (ou presque) était permis. Les conditions semblaient donc réunies pour permettre à Ketchel une ascension rapide dans ce monde où il avait enfin trouvé sa place.

Ketchel contre Jack Johnson, champion du monde des poids lourds (1909). Crédit non trouvé.

James Carlos Blake impressionne une nouvelle fois par cette capacité qu’il a de redonner vie (et de quelle manière !) à un personnage hors-norme tout en restituant avec une énergie incroyable l’ambiance de ces années électriques où le monde semblait vouloir avancer toujours plus vite. Suivant le parcours de Ketchel et les combats épiques qui firent de lui, en quelques années, une légende vivante, il plonge le lecteur au milieu du ring, au plus près des coups démesurés qui fusaient de part et d’autre. Mais, et ça n’est pas là la moindre de ses qualités, l’écrivain s’attache à l’homme derrière le combattant et parvient à rendre émouvante cette figure indomptable et fière qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec ses poings et vécut comme une rockstar bien avant l’heure. C’est paradoxalement au sein de ce récit brutal et d’un réalisme cru que Blake parvient à se montrer plus touchant que Willy Vlautin.

« Et tandis que Ketchel se dressait au centre du ring, le poing levé, il comprit que ce qu’il aimait le plus dans le combat, c’était la grande clarté qui s’en dégageait. il n’aurait pas su l’exprimer, mais s’il y avait une chose qu’il avait fini par comprendre, c’est que quand tu mets un adversaire K.O., tu résous une situation comme aucune rhétorique ou comme aucun argument philosophique ne saurait le faire. Le K.O., c’était la vérité dans toute sa pureté. »

Vies et morts de Stanley Ketchel est donc une nouvelle réussite à mettre au crédit de James Carlos Blake dans sa volonté de ressusciter ces destins oubliés, souvent marqués par la violence et un certain sens de l’honneur. Stanley Ketchel revit ainsi sous nos yeux dans ces pages emplies du fracas des combats et des hurlements des spectateurs et on termine le livre avec un certain sentiment d’injustice en se demandant comment il est possible qu’un personnage aussi exceptionnel ait été si rapidement effacé de la mémoire collective. Brillant.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elie Robert-Nicoud.

Yann.

Devenir quelqu’un, Willy Vlautin, Albin Michel – Terres d’Amérique, 304 p. , 21€90.

Vies et morts de Stanley Ketchel, James Carlos Blake, Gallmeister, 377 p. , 23€80.

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