Entretien avec Inès Jorgensen, traductrice – Julien Delorme

Photo : Sebastian Boring.

Pourriez-vous nous dire ce qu’est Les Collectionneurs d’images en quelques mots ? Plus qu’une présentation générique, ce que j’aimerais savoir avec cette question, c’est ce qui vous a plu dans ce texte, ce que vous y avez vu, à titre personnel.

Les Collectionneurs d’images est un livre au charme très particulier. Il contient autant de poésie que de passages cruels et provocants. Il retrace le destin très différent de 6 garçons nés en 1952 et brosse ainsi l’histoire des Iles Féroé durant trente années décisives pour le pays. L’autonomie (1948) y est toute récente. La jeunesse des garçons a lieu durant les années 70 de révolte, puis c’est l’industrialisation conquérante en 80 et la faillite des années 90. 

Il y a dans ce livre un grondement, une sourde colère contre l’injustice, les préjugés, la corruption, exprimés différemment selon le sort qu’affrontent les garçons : ceux qui meurent, ceux qui prennent la mer, ceux qui se réfugient au Danemark. Et pourtant aussi un attachement à ce pays rude au milieu de l’Atlantique. Et une approche délicate du monde enfantin et poétique, à partir duquel chacun doit forger son destin. C’est cette touffeur de vécu que j’ai aimée dans ce livre, car l’auteur a lui-même vécu ces années turbulentes, a travaillé en mer et sur les quais, avant de se consacrer à l’écriture.

Photo : Wikipédia (crédit non trouvé).

Comment avez-vous découvert le texte et été associée au projet de sa traduction ? 
La traduction de ce livre est lié à un projet mené par Daniel Chartier ( Uqam, université de Montréal) pour le Canada et Malan Marnersdóttir pour les Îles Féroé, afin de faire connaître la littérature de ce pays, et auquel La Peuplade s’est joint. Malan m’a proposé plusieurs livres, parmi lesquels j’ai choisi celui-ci. Il s’agit donc d’un projet collectif très enrichissant.

Plus généralement, est-ce qu’habituellement on vous contacte pour vous proposer des traductions, ou bien êtes-vous aussi apporteuse de projets ?

C’est très variable… parfois c’est une proposition d’un éditeur – que j’accepte ou que je refuse, car il est totalement impossible de traduire un livre que l’on n’apprécie pas, avec lequel on n’est pas en concordance. Parfois, j’ai la chance de tomber sur un livre scandinave qui me séduit profondément, et alors je propose…. et l’éditeur dispose.

Photo : Daniel Kordan.

Le texte a été écrit en langue Féroéïenne, mais vous avez établi votre traduction depuis le danois, puis cette dernière a été révisée depuis le féroéïen par une locutrice. Pourriez-vous me dire comment le travail s’est déroulé, et ce qui change par rapport à un exercice de traduction plus habituel ?

Oui, c’est un exercice très particulier, et en général mal vu par les traducteurs… un exercice à éviter. Mais ici, nous sommes dans un cas particulier : il s’agit d’une langue ( le féroïen ) qui comporte si peu de locuteurs qu’il faudra attendre longtemps avant que ne soient formés des traducteurs féroïens-français. Ou peut-être pas si longtemps…. l’islandais a  de très bons traducteurs vers le français ! Mais en raison des sagas islandaises, cette langue a été bien plus étudiée que le féroïen.

Le féroïen, langue scandinave, n’est devenue langue officielle des Féroé que vers 1937 pour l’Eglise  et les écoles, et 1948 pour tout l’archipel, mais a toujours été parlée dans le pays, même si elle n’eut que tard une transcription écrite.
La littérature écrite en langue féroïenne ( de plus en plus, – au siècle dernier, beaucoup écrivaient en danois) est assez systématiquement traduite en danois, mais là s’arrête aussi son expansion. Certains écrivains auraient été bien plus connus s’ils avaient écrit dans une langue plus partagée. Traduire depuis les traductions danoises est donc un moyen de favoriser la connaissance de la littérature de ce pays.

Ceci dit, quand on traduit à partir d’une traduction, on se méfie un peu des interprétations ( il y en a toujours) du premier traducteur. Par exemple : A-t-il privilégié la compréhension à la fidélité au texte ? Sa position d' »ancien colonisateur « – ou disons d’un pays dominant, a-t-il influencé sa traduction ? On sait, que ce soit pour les Groenlandais ou les Féroïens,  qu’un sentiment de supériorité a longtemps, et peut-être encore, subsisté de la part des Danois par rapport à ces peuples.
Dans le cas des Collectionneurs d’images, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer le traducteur danois, de pouvoir échanger avec lui sur ses choix de traduction, et enfin de travailler avec Malan Marnersdóttir pour la retransposition en féroïen de tous les noms, de personnes et de lieux – étant donné que les Danois ont danicisé tous les noms féroïens.

Ce travail a donc été un travail très collectif, entre moi, l’auteur ( sollicité pour diverses questions), le traducteur danois et la professeure de lettres féroïenne Malan Marnersdóttir.

C’est une pratique que vous avez déjà expérimentée pour la traduction d’Homo Sapienne depuis le groënlandais : est-ce que c’est un exercice que vous recherchez, et que vous allez être amenée à poursuivre ?

Oui, effectivement, cette pratique a amené à beaucoup de recherches et d’interactions. Entre autres, à Montréal en 2018, j’ai participé à une table ronde, animée par Daniel Chartier, sur la traduction et la mise en valeur des littératures inuites et des Premières Nations. Une réflexion, justement, sur le fait de passer par une « langue relais « pour traduire des textes, et sur le fait que ces textes, pour la première fois, étaient traduits dans une langue qui n’est pas la langue du colonisateur. Cela a été une expérience très enrichissante. Je pense bien sûr continuer ces réflexions. Quant à Homo Sapienne, il se trouve que son auteure, Niviaq Korneliussen, a écrit son second livre, La Vallée des fleurs, directement en danois – cette fois, je vais donc traduire sans langue relais, et c’est aussi La Peuplade qui va publier ce second roman.

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