Photo : Fanny Nowak.

J’ai eu cette impression d’assister à un dépouillement, une mue, celui d’une femme qui ne cherche plus à se faire aimer de l’autre mais à s’aimer dans son entièreté, ses contradictions et ses élans, au sein d’un mystère qui n’est autre que la vie.

Claire Legendre écrit le « je » d’une écrivaine partie à la recherche d’une autre, Nicole Franzl, portée disparue en 2005, entre Natashquan et le Labrador. Comme si une naufragée en rencontre une autre.

Bermudes parle de la découverte d’une âme sœur, d’une trahison puis d’une fuite. Je suis entrée dans une tragédie grecque dont les masques portaient l’empreinte des personnages de Milan Kundera.

Au fil des souvenirs remontant à la surface, Claire Legendre écrit la nouvelle carte de son territoire. C’est une femme qui se dit, se livre, cherche une liberté, dit son désir, semble vouloir s’affranchir d’une histoire qui la hante, comme un deuil amoureux impossible. Elle explore aussi le corps d’hommes qui ne l’aiment pas, figés dans leur égo. Mais elle y va quand même, cette aventurière d’un romantisme qui n’existe plus, quitte à se brûler. Elle va aussi dans cette enquête, celle d’une disparition qui est aussi la sienne, miroir de son âme bouleversée et bouleversante. Sauf que sa zone géographique des « Bermudes » n’est pas située entre Miami, San Juan et Porto Rico mais entre Prague, Montréal et Anticosti.

Il existe de la mélancolie au fil de ces pages où notre héroïne se donne à trois hommes, trois entités masculines ayant un lien, ou du moins une résonance, avec la vie de Nicole Franzl. Tu sais alors que ce voyage compte en elle, qu’il n’y a pas de but mais une odyssée à vivre, avant tout.

Claire Legendre semble être amoureuse de l’Amour, celui qui te fait un A comme une pointe de flèche, celui qui dit le don. Tandis qu’autour, les mâles jouent d’indifférences et d’égoïsme, sorte d’icebergs dérivant sur une mer qui se veut d’huile alors qu’elle est tempête. Elle s’écorche, s’échoue, se relève, y croit encore comme elle croit encore à une vérité sur Nicole Franzl.

« Je cherche une voie vers l’inconséquence. Une respiration. Jeter tous les manuscrits à la mer et regarder le ciel. Faire la planche jusqu’à ce que l’eau bourdonne dans mes oreilles. Dériver sans peur. »

J’imagine que ce livre a dû prendre du temps, car il s’agissait de ne pas se perdre en donnant ainsi. Et tu y plonges, avec vivacité. Du moment où elle embarque sur le « Bella Desgagnés » pour rejoindre la sépulture mouvante de Nicole dite Franza, Claire dépasse son stade de « viande » ou d’ « écorchée vive ». Elle largue les amarres en compagnie de sa valise rouge, calme un jeu, s’empare d’une vie au fil de l’eau, reprend de vue la ligne – estompée – de l’horizon, se laisse aller à accompagner un homme qui l’emmène dans son petit camion blanc, non pas par la baiser mais pour la poser dans un endroit où elle peut s’approcher des chevreuils. Changer de regard plutôt que fuir, même si.

C’est émouvant à lire et à ressentir, ce voyage au bout d’un « boutte », savoir ce qu’il advint, avec, au fil des pages, cette fragilité, sans futilité. Tu t’y accrocheras parce que l’auteure te promène, te suggère, elle évolue avec ces peaux que l’on quitte régulièrement mais jamais tout à fait. C’est un petit monde sur un vaste territoire, c’est un coup de cœur vers ce qui nous fait et défait, l’errance et le passé.

Fanny.

Bermudes, Claire Legendre, Lémeac, 27€.

Publicité