Fantômes, Christian Kiefer (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Ils sont nombreux les « fantômes » de Christian Kiefer – l’ indéniablement bon auteur de  The Animals  – notamment -, toujours avec la traduction de Marina Boraso
 Fantômes  est tout aussi bien construit que le précédent, tout aussi prenant émotionnellement, avec, cette fois, ce regard scrutateur sur un pan de l’histoire américaine.
Suite à l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, « 110 000 personnes d’origine japonaise ont été internées suit à l’ordre exécutif 9066, 18 789 ont été enfermées dans le camp de Tule Lake, sur un terrain de 3000 hectares. »
Autour de cette circonstance effroyable, Christian Kiefer tisse un roman diablement efficace, irrésistiblement haletant.

J’ai commencé à lire  Fantômes  alors qu’une triple fusillade faisait huit morts – dont six femmes d’origine asiatique – le 16 mars à Atlanta. « Time Magazine » en a fait sa une sous le titre « We Are Not Silent / Confronting America’s legacy of anti-asian violence » et déclare que « depuis l’arrivée de sa première vague d’immigrants chinois comme ouvriers aux États-Unis dans les années 1850, la violence raciale est un « élément indéniable » de l’histoire des Américains d’origine asiatique. » (source « Courrier international »).

 Fantômes  m’a abasourdie, parce qu’il est sacrément doué ce Christian Kiefer pour te donner à voir à la fois l’intolérance, la peur, la haine, tout comme la beauté, l’amour, la fraternité. C’est un peu comme William Faulkner : ce grand souci des émotions, de la déchéance, des préjugés raciaux et ce manque d’amour.

Christian Kiefer, dans son roman, te pose cette question abyssale : c’est quoi être un « bon » Américain ? Ceci reste toujours d’une brûlante actualité.
Tu n’as qu’à aller voir cette vidéo datée du 23 mars dernier ou Lee Wong, un membre du Conseil d’administration de l’Ohio, d’origine asiatique, a montré ses cicatrices pour remettre en cause tout ce manque de patriotisme, sa colère, aussi, à être toujours victime de violences et de discrimination.
Les fantômes seront donc toujours là.

Dans cette histoire, tu plonges dans la vie de deux survivants marqués par les ravages des guerres.
Le premier est Ray Takahashi. Il rentre de cette Seconde guerre mondiale, nous sommes en 1945, et cet homme, portant toujours l’uniforme militaire, veut retourner « chez lui », dans cette maison de Newcastle ( Comté de Placer, sur les contreforts de la Sierra Nevada ), non loin de ses souvenirs étincelants d’adolescent dans ce verger où « (…) le mois d’août marquait la fin de la saison des pêches, à quoi succédaient les premières prunes et les premières poires (…) – l’arôme sucré des fruits mêlé aux relents douceâtres de la pourriture – indissociable des tâches estivales de sa jeunesse (…) »
Le second est notre narrateur, John Frazier, de retour de la guerre du Vietnam, au printemps 1969, décidant de se réfugier chez sa grand-mère, dans le même coin de pays que Ray Takahashi, vingt-trois années plus tard. John Frazier – multiple hommage à Edward Franklin, Charles ou Ian ? – est alors devant ses propres ténèbres de jeune vétéran, devant l’angoisse, aussi, de la page blanche, à vouloir retrouver son chemin vers l’écriture d’un roman, roman de la trempe d’un Norman Mailer avec « Les Nus et les Morts » paru en 1948 – édité en 1950 en France, avec la traduction de Jean Malaquais, chez… Albin Michel 😉 –
J’ai reconnu là l’amour de la littérature que porte celui qui dirige le département de « Creative writing » à Ashland University, dans l’Ohio.
Tu la ressens cette passion des lettres chez Christian Kiefer, sans toutefois trop en faire car l’homme te transporte dans un univers qui lui est propre, mêlant, avec maestria, tensions, silences et amour éternel.

Notre personnage de John Frazier, va se retrouver à connaître, par un concours de circonstances, au détour d’une station service dépeinte à la Edward Hopper, la personne de Ray Takahashi, clé secrète d’une histoire familiale voulue honteuse, tenue secrète depuis trop longtemps.
Tu vivras, le long de ces lignes, la beauté d’une terre abondante puis malade, tout comme le cœur de notre humanité.

La famille de Ray se retrouvera incarcérée dans ce camp de Tule Lake et, petit à petit, par le prisme de John, tu démêleras le faux du vrai, les silences et les trahisons. Tout ceci dans une construction narrative absolument maîtrisée qui te fera serrer les dents jusqu’à la toute dernière page.
Ray Takahashi a, un jour, disparu, tout comme une partie de l’âme de ce pays qui l’a vu naître, fantôme d’une histoire qui le dépasse, errant parmi les névroses des autres.
John et Ray, deux jeunes héros de guerre ou plutôt deux jeunes hommes brisés par celle-ci, de retour sur un territoire d’une violence parfois inouïe.
Tu auras le cœur ouvert à la lecture de « Fantômes », ce roman d’une effroyable rancœur et d’une bouleversante humanité.
Du grand art.

Fanny.

Fantômes, Christian Kiefer, Albin Michel – Terres d’Amérique, 274 p. , 22€90.

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