Les Abattus, Noëlle Renaude (Rivages / Noir) – Yann

On ne le dira jamais assez, il faut considérer la sortie en poche d’un roman comme la possibilité d’une séance de rattrapage, la chance de découvrir un texte à côté duquel on était passé à sa première parution.

« Ça y est, les maillons s’enchaînent les uns aux autres comme prévu, le printemps ramène avec ses averses ses cui-cui et ses bouffées les espérances, les aspirations et les conceptions tous azimuts de futurs petits truands, futurs petits notaires, futurs perdants, futures victimes. »

Photo : Yann Leray.

Il y a dans ces quelques phrases à peu près tout ce qui caractérise ce fascinant premier roman : une espèce de résignation devant le poids du destin, cet humour à froid assorti d’une critique insidieuse d’une société dans laquelle le narrateur ne se sent pas vraiment à sa place. Parlons-en, de ce narrateur, une forme d’énigme à lui seul. Il est celui dont on ne saura jamais le nom, que personne jamais ne prononce et qui rime avec galère. Dernier d’une fratrie de trois garçons, il grandit dans une ville anonyme de province au sein d’une famille affaiblie et déséquilibrée par le départ soudain du père. Lorsque la mère finit par lui trouver un remplaçant, celui-ci ne s’avère pas d’une grande aide pour resouder la famille et ne peut que constater, impuissant, la dérive inéluctable du second des trois enfants, qui bascule peu à peu dans la délinquance tandis que les deux autres tentent de pousser à peu près droit. La naissance d’Ola, première fille de la fratrie, ne sera durant ces années qu’un bref éclair de bonheur.

« Je suis le seul à me contenter de l’endroit où je me trouve sans rancoeur, sans aigreur, sans plaisir ni déplaisir. Je vais vers mes vingt et un ans. »

Dans cette France des années 60 parfaitement esquissée, le narrateur va continuer à grandir, perdre son pucelage, être pris sous l’aile du frère délinquant, soutenu par son beau-père, qui se montre finalement moins con qu’on ne l’avait craint au départ. Il sera également plus ou moins suivi par un flic qui, justement, s’intéresse aux activités de son frère. Puis les choses s’enchaînent, pas à un rythme effréné, certes, mais suffisamment pour que des questions soient posées. Le frère commet un braquage, des voisins sont assassinés, une journaliste qui s’était approchée de lui meurt noyée, un autre voisin est violemment agressé … Puis, soudainement, c’est lui, notre narrateur, qui disparaît. Mais le récit continue et l’on peut suivre encore les chemins de celles et ceux qui, simples figurants ou acteurs majeurs, ont croisé son chemin ces dernières années. Et l’on s’aperçoit peu à peu que rien n’est fini, que l’entropie est à l’oeuvre et que tout ce qui avait été commencé devra trouver une fin.

Scindé en trois parties (« Les vivants », « Les morts », « Les fantômes »), le roman se déroule pour l’essentiel entre 1960 et 1983, trouvant enfin sa conclusion 35 ans plus tard, en 2018. Il semble important de rappeler que Les Abattus est le premier roman de Noëlle Renaude, plus connue pour ses nombreuses pièces de théâtre. Important car, malgré l’apparente indolence et le manque de caractère de son narrateur, elle parvient pourtant à impressionner et à fasciner par sa capacité à ne rien lâcher des fils de son récit ni des destinées de ses personnages. Attachée à chacun, elle imagine et déroule des vies dans ce qu’elles peuvent avoir de monotone et de petit comme dans leur possible dimension tragique. Elle offre par là-même une sorte de portrait impressionniste de la France des années 60/70, sans s’encombrer de grandes descriptions mais à coup de petites touches qui font mouche à chaque fois. Souvent caustique, son écriture ne s’encombre pas de fioritures et adopte par moments une oralité qui en oublie la ponctuation, au fil de longues tirades ou de monologues particulièrement marquants et réussis. Reprenant, l’air de rien, son rôle d’auteure une fois son narrateur disparu, Noëlle Renaude s’autorise également parfois quelques interventions, quelques commentaires ici et là, marqués du sceau de l’humour noir et d’une certaine résignation face à la vie et à ce qu’elle nous réserve.

« Les vivants avec leurs mensonges, leurs ambitions et leurs histoires compliquées, il n’a rien à leur dire, les vivants parlent tout le temps pour ne rien dire ou cacher ce qui les arrange alors que les morts, bien que privés de parole, en disent long encore, bien plus qu’eux, les vivants. Les morts n’ont plus les moyens de mentir. »

Les Abattus constitue une indéniable réussite, de ces textes que l’on n’attendait pas et qui, l’air de rien, gagnent en puissance et en cohérence au fil des pages pour, au final, offrir un roman aussi original que marquant, dans la forme comme dans le fonds, de ceux dont on cornerait volontiers bon nombre de pages pour y relever des phrases ou des paragraphes entiers. Hautement recommandable, donc, et recommandé !

Une dernière citation pour la route :

« Le temps venant à la rescousse pour biaiser la réalité, on ne s’embarrasse pas de la vérité ni de la mémoire, celles qu’ils appelaient autrefois la conne frôle aujourd’hui la sainteté. »

Yann.

Les Abattus, Noëlle Renaude, Rivages / Noir, 442 p. , 9€70.

2 réflexions sur « Les Abattus, Noëlle Renaude (Rivages / Noir) – Yann »

  1. C’est effectivement un excellent roman ! une belle découverte dont vous (tu?) faites un excellent retour . C’est pour moi un des meilleurs romans de l’année dernière et j’espère que l’auteure reviendra très vite nous donner de ses nouvelles !

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    1. Hey merci la Petite Souris ! Comme toi, on attend effectivement des nouvelles de Noëlle Renaude. Merci de nous suivre et bonne journée ! Yann.

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