Abandon, Joanna Pocock (Mémoire d’encrier) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Il y a des lectures qui sont de vraies rencontres.
C’est ce qui s’est passé pour ma pomme avec l’ouvrage de Joanna Pocock, traduite par les plumes avisées de Véronique Lessard et Marc Charron.
Point de roman mais un récit vif, sincère, qui t’emporte dans un voyage faisant trembler tes certitudes, enthousiasmant ton côté « ensauvagé », te désespérant face aux conséquences de nos actes sur la Nature, celle avec un N majuscule comme Naufrage.

 Abandon  ou Surrender – the call of the american west –  de Joanna Pocock est ce récit de vie au sein d’un reportage captivant.
L’auteure, canadienne d’Ottawa, vit à Londres depuis vingt-cinq ans, lorsqu’elle décide en compagnie de Jason – Massot de son nom, producteur et réalisateur – et d’Eve, six ans à l’époque – nous sommes sous l’administration Trump – de quitter la capitale britannique pour vivre à Missoula, Montana, États-Unis.
Tu pourrais te dire que c’est un énième livre sur la thématique « changer de vie : t’es cap ou pas cap ? » mais c’est tellement plus que ça l’ami(e).
Joanna Pocock ne fait pas dans l’exploit mais dans l’exploration.
Sa famille décide, non pas de tout envoyer balader, mais d’aller chercher dans cet Ouest – qu’ils connaissent déjà – le lien à la terre, à leur imaginaire, à leurs envies profondes, leur quête de soi.

« L’Ouest a de tout temps stimulé la réinvention personnelle. Historiquement, c’est là où se rendent les impatients, les dépossédés, les persécutés, les fugitifs, les perdus, les opportunistes et les spéculateurs en quête de rédemption et de réinvention de soi. Wallace Stegner, l’auteur et écologiste qui a fondé le programme de création littéraire à l’université Stanford, où il a enseigné à Wendell Berry, Edward Abbey, Ken Kesey, Larry McMurtry ou Thomas McGuane, a appelé l’Ouest « la patrie de l’espoir, une civilisation en mouvement, poussée par le rêve. ». Mais il a aussi pris soin d’ajouter: « L’Ouest a eu le tour de déformer les habitudes bien équarries et de soulever les aspérités des rêves mis à nus. » »

Je crois avoir posé des bouts de papier toutes les dix pages, tellement Joanna Pocock t’apprend, te subjugue dans sa vérité d’être, arrive à poser le doigt, sans nervosité analytique, sur les détails qui écorchent et/ou magnifient ce grand Ouest.
C’est passionnant.

Joanna Pocock a la cinquantaine au moment de son départ; sa ménopause arrive, son corps de femme évolue tout comme la fragilité de ces espaces encore, parfois « sauvages ». Durant ce moment, elle perd ses deux parents, questionne le lien familial, vit son deuil tout comme elle arpente les antagonismes de ceux qui se disent être les défenseurs des traditions ancestrales.
Tu y croiseras des suprématies, des survivalistes, des miliciens, des trappeurs aux crocs acérés mais aussi les incroyables Finisia Medrano – à qui  Abandon  est par ailleurs dédié -, Michael Ridge – qui continue à semer sur « l’anneau » -, Lynx Vilden, Joshua Dodds, Katie Russell, Peter Michael Bauer, Lee Whiteplume, Harmony Cronin et toute une suite de personnages hauts en couleur, investis dans leur cause environnementale et donc sociale.
Joanna Pocock te dresse le portrait d’une Amérique profonde tout à fait contemporaine, ne prend pas partie. Elle interroge, vit ses expériences, te les rend en partage, te dit la force et l’évolution des corps, le féminisme, le genre, la résistance, ce besoin de retour à la nature et cette crise climatique présente, de plus en plus, inexorablement.

 Abandon  n’est pas un récit défaitiste, c’est un récit d’appartenance à la Terre qui se défait de tous les « a priori ». Tu te retrouves dans un camp à dépecer un bison selon les savoirs autochtones puis, comme au coin du feu, Pocock te raconte son expérience sur la maternité, c’est touchant, entier. Tu apprends autant sur le cours des rivières que sur les divers courants liés à l’écosexe, tu serres les dents comme tu écarquilles les mirettes.
Dans  Abandon , le mythe de Kit Carson en prend un coup, tout comme l’inutile utilité du livre de Marie Kondo ou la fausseté de la transparence des rivières du Montana, pourtant image d’Épinal du Grand Ouest.

Tu en sauras un peu plus sur l’ambivalence du gonzo journaliste environnementaliste Edward Abbey qui, je cite, « fustigeait les êtres humains pour leur contribution à la surpopulation, mais a lui-même engendré cinq enfants, aimait la nature mais prenait plaisir à jeter des canettes de bière par la fenêtre de sa voiture en roulant sur l’autoroute (…) était ouvert d’esprit, et pourtant il y a des relents de racisme dans ses écrits, en particulier au sujet des immigrants mexicains. »

Au milieu de ces paradoxes que sont nos vies, et Joanna Pocock ne s’en cache pas non plus, bien au contraire, il y a ces moments de grâce, de plénitude, quand tout semble dans son axe sous les cieux étoilés, mais les rêves se teintent vit de noirceur.
«(…) Un million de kilogrammes de produits chimiques toxiques sont déversés chaque année dans les rivières aux États-Unis. Sur cette quantité, on compte 680 000 kilogrammes de produits cancérigènes, 284 000 kilogrammes de produits associés à des troubles du développement et 16 000 à des problèmes de reproduction. »

Malgré une certaine colère, j’ai aussi été émue aux larmes par quelques personnages rencontrés, j’ai ri, ai retrouvé aussi comme une certaine foi à ce qui fait sens dans une vie, j’ai aimé le croisement des références comme  A book of Migrations  de Rebecca Solnit,  Housekeeping  de Marianne Robinson ou Crossing Upon Ground de Barry Lopez. J’ai apprécié son ton désarmant de sincérité, sa curiosité, sa franchise dans ce qu’elle traverse, sans pathos ni voyeurisme, tout en intelligence. J’ai apprécié son ouverture d’esprit, aller voir d’un extrême à un autre, à chercher à comprendre tel ou tel comportement, presque à la limite de l’anthropologie. Joanna Pocock creuse aussi son propre sillon, cherche sa boussole interne au milieu des rôles multiples de femme, amante, mère, amoureuse de notre pachamama.

Abandon  est donc un énorme coup au cœur à prendre sous ton bras, c’est une sacrée expérience et un bonheur de lecture.

« Aimer la terre. Honorer ses mystères. Reconnaître, embrasser l’esprit du lieu; il n’y a rien de plus légitime et rien de plus vrai. C’est pourquoi nous sommes ici. C’est pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Il n’y a rien d’intellectuel dans tout cela. Nous aimons la terre. C’est une affaire primate. » – Citation de Terry Tempest Williams dont le livre  Refuge  a marqué la vie de Joanna Pocock.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Véronique Lessard et Marc Charron.

Fanny.

Abandon, Joanna Pocock, Mémoire d’Encrier, 320 p. , 22€.

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