Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion (Alto) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Qu’il est intense ce roman. C’est une histoire d’eau, sur le fil, le long du rivage de la vie, ce sont les résonances des destins. Tu embarques, t’attaches à cette écriture fine, à ces personnages qui portent leurs mystères.

Hélène Dorion éclaire les béances profondes, rend la lumière à celles et ceux qui n’arrivent plus à dire. Et toi tu lis ce « Pas même le bruit du fleuve », tu t’émeus, prise dans cette histoire et ses méandres. Tu vas redescendre le fleuve, au fur et à mesure, faire escale dans les souvenirs des personnages. Hélène Dorion creuse un sillon, alpague, fait jaillir les remous, exprimant la filiation, les deuils impossibles, l’amour éternel, les secrets et la résilience. C’est vraiment beau de suivre ce mouvement d’un fleuve qui porte les vérités.

Il était une fois une des plus grandes tragédies maritimes du Canada. Le 29 Mai 1914, L’ « Empress of Ireland », paquebot transatlantique de la Canadian Pacific Steamship Company en est à sa cent-quatre-vingt-douzième traversée entre Québec et Liverpool. 1 477 personnes embarquées. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, proche de Rimouski, un banc de brume s’étale. L’ « Empress of Ireland » est alors brutalement heurté par un charbonnier norvégien, « Le Storstad ». Le paquebot coule en quatorze minutes. 1 012 victimes. Cinq enfants survécurent sur les cent-trente-huit embarqués.

Puis tu descends vers Kamouraska où, trente-cinq ans plus tard, une femme, Simone, noie sa peine dans la rivière.

Tu continueras ta route vers Québec, parce qu’il y a des amitiés fortes, liées à des destins-miroirs, qui retrouvent un chemin d’enfance pour dire des choix de vie.

Toutefois, le commencement de toute l’histoire se fera plus en amont, en 2018, à Montréal, où Hannah, fille de Simone, récupère à la mort de celle-ci, un journal accompagné de nombreuses coupures de presse liées au sinistre naufrage de l’ « Empress of Ireland « .

1914 – 2018, plus d’un siècle et plusieurs vies où Hélène Dorion marque de son talent ce qui nous lie et nous sépare. Chaque chapitre porte un titre comme une bouée d’amarrage accompagnant l’auteure dans le dessin de son monde; comme « Retourner chez soi (là où on raconte sa chasse, sa course, sa cueillette, son origine) », hommage à Pascal Guignard. Ou « Le monde de l’enfance est une nacelle suspendue à l’attente qu’arrive quelque chose », hommage à Anne Dufourmantelle. Ou « Le pourtour du cœur est nuageux », hommage à Chen Yukong. Ou « Comment garder audible l’espérance dans le tumulte », hommage à Yves Bonnefoy. Je me retiens de tous te les dire ces petits mondes là.

Et avec la même poésie, la même délicatesse, la même sensibilité, Hélène Dorion te raconte le fil ténu tenant inextricablement Simone, Antoine, Hannah et Juliette. Elle te raconte ce qui détermine leurs choix, leurs voix, écarte les ombres et laisse entrer la lumière dans les failles terribles et magnifiques de ses personnages.

« Les poèmes peuvent-ils nous sauver du naufrage ? Peuvent-ils souffler sur le brouillard qui a effacé l’horizon et dévoiler ces montagnes qu’on avait pas encore vues, dont on ne soupçonnait même pas l’existence ? »

Alors vas-y, je te souhaite d’aller les découvrir, les arpenter et laisser résonner leurs histoires en toi. Pas même le bruit d’un fleuve est une odyssée particulière qui te laissera une empreinte forte sur ce « chemin qui marche » – ou Magtogoek – ancien nom du Saint-Laurent.

Coup au cœur « aux ailes puissantes ».

Fanny.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Alto, 180p. , 23€.

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