La route, Cormac McCarthy (L’Olivier / Points) – Seb

Photo tirée du film de John Hillcoat, d’après le roman de Cormac McCarthy.

« Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées ça et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »

Dans un monde apocalyptique et ravagé, un père et son enfant survivent sur les cendres et entre les cadavres en tentant de rejoindre le sud du pays. Poussant un caddie contenant leurs maigres ressources et affaires, ils vivent dans la peur de croiser les hordes de cannibales qui écument le territoire et traquent les débris de l’humanité. Survivront-ils à leur périple ?

Quel bonheur de retrouver Cormac McCarthy et sa plume. Ce roman, je me l’étais gardé au chaud depuis un sacré long moment parce que j’avais eu la malchance de voir l’adaptation cinématographique avec Viggo Mortensen. Il fallait que j’oublie les images avant d’accueillir celles de McCarthy.

Dans ce roman noir à l’extrême, il faut chercher la lumière. Et lorsqu’on la trouve, elle est grise, faiblarde, cinglée de pulvérulences. Quand on la trouve, au matin lugubre, cette lumière n’est porteuse que de sombres pensées, c’est une promesse d’affreuses heures dans le froid, sous la pluie, avec la menace constante des bandes d’assassins ou de cannibales. Il existe très peu de lumière dans ce roman âpre au possible, rugueux, étouffant. La principale source de luminosité s’exhume de l’écriture elle-même. La prose si caractéristique de l’auteur, prix Pulitzer pour cet ouvrage, si bien restituée par la traduction de François Hirsch. Avec ces successions de « et », qui lui confère cette forme elliptique et hypnotique, une écriture à la fois sèche et riche, foisonnante d’émotions, de sensations.

Photo : crédit non connu.

« Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit. Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté. »

Le tableau que dresse l’auteur du monde dans son roman est saisissant de noirceur. L’apocalypse a eu lieu, tout est ravagé, tout est brûlé, le monde se consume lentement dans d’éternels incendies dont les cendres permanentes recouvrent le sol et teintent l’air et tout ce qui vit. La vie semble s’être retirée, et peut-être même est-elle mortellement touchée ; que ce que voient les survivants, c’est tout simplement l’agonie du monde et de la nature. Où que se porte le regard – des personnages ou du lecteur – (parce que c’est cela la grande performance de McCarthy, nous y sommes sur cette route, et nous sommes désespérés), tout n’est que grisaille, désolation, abandon et mort. Ce que décrit l’écrivain est très visuel, je n’oublierais jamais la couleur de la cendre. Les villes vitrifiées, les cadavres momifiés assis sous des porches, dans des voitures, allongés dans des lits. Et cette atmosphère écrasante que tout est fini, que la seule chose encore en vie, c’est le vent.

La menace permanente et invisible des hordes cannibales est si oppressante que l’on est marqué au fer rouge par la peur, l’angoisse. Le premier soir où j’ai commencé ce livre, je ne pouvais pas me résoudre à arrêter, c’est le sommeil qui m’y a contraint. Et chose rarissime, le roman m’a rejoint dans mes rêves, je me suis retrouvé dans ces contrées hostiles, à épier le moindre bruit, la main plaquée sur mon révolver.

Si la tension ne se relâche jamais vraiment, il y a une constante, l’amour. L’amour, cette chose inaltérable qui fait tenir le père et le fils, l’amour de l’un pour l’autre, et réciproquement. Deux être qui « portent le feu », comme ils le disent. Et au fil du récit, on se demande si « porter le feu » veut dire être les représentants du bien ou se réclamer de l’amour, ou encore simplement « porter l’espoir ». Ces deux-là, magnifiques êtres perdus, sont deux autres sources de lumière. Une belle lumière, claire et vivifiante. Deux personnes complémentaires en bien des points.

Photo : Sébastien Vidal.

Ce roman terrible est aussi le roman de la perte. Des pertes. Perte de l’épouse, de la mère, perte d’une vie et d’un mode de vie à jamais effacés, perte de la sécurité et de l’insouciance. Perte des repères sociétaux dans ce nouveau monde dans lequel tout individu est d’abord perçu comme une menace éventuelle.

Et puis la grande question. Que faire si les barbares nous attrapent ? Se laisser manger ? Non, bien sûr que non. Ils ont déjà vu ce dont ils étaient capables. Le père conserve deux cartouches dans son révolver. Pour son fils et pour lui. En dernier recours. La grande peur du fils, perdre son père. La terreur du père, mourir avant son fils et le laisser seul. Et puis, on peut trouver la force de lutter, de survivre, même affamé, même dans le froid, même sans lumière. Mais peut-on trouver les ressources pour tuer son enfant et se tuer ensuite ? La mère en aurait été capable, elle était faite de ce bois-là, pour éviter à son petit une chose pire que la mort. Mais le père ? Après tout, ils portent le feu.

Une autre grande réussite de l’auteur, ce sont les dialogues. D’une justesse incroyable, nets. Ils sont si saisissants et naturels que McCarthy se permet de ne pas les signaler par des tirets, le lecteur comprend tout de suite quand ça parle et qui parle. Du grand art. Dans un roman, le plus dur à retranscrire, ce sont toujours les dialogues.

Engagez-vous dans ce roman, allez vous frotter au monde détruit, foulez les décombres, cherchez à manger, allez croiser les ombres menaçantes, éprouvez le froid glacial des nuits sans feu et sans lune, inquiétez-vous pour votre progéniture à chaque seconde. Lire ce roman c’est faire cela. Attention, chef d’œuvre, tout simplement.

Traduit de l’anglais par François Hirsch.

Seb.

La route, Cormac McCarthy, L’Olivier (244 p. , 24€30) / Points (251 p. , 7€).

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