Sauvagines / Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba (éd. XYZ et Le Mot et Le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba ou comment prendre un aller direct sur les terres du Haut-Kamouraska, sur la rive Sud du fleuve, au sein du Bas Saint-Laurent. C’est le dépaysement dès les premières pages, cette tension qui monte au fur et à mesure, les dents qui se serrent, les mains étreignant l’ouvrage, ce souffle court, happée par cette histoire.

Sauvagines est autant un roman noir réussi, qu’un pamphlet sur la politique environnementale du Québec, qu’une histoire d’amour intense où le désir féminin y est magnifiquement écrit. Tout s’imbrique et me voilà rapidement posée au milieu des épinettes, des ours noirs et des coyotes; « Sauvagines » brasse son monde.

L’histoire est celle de Raphaëlle Robichaud, agent de protection de la Faune, qui décide un jour, après avoir sauvée in extremis sa jeune chienne d’un piège illégal, de partir à la recherche du braconnier. Et ce ne sera pas une mince affaire car l’homme a l’habitude de laisser derrière lui une trainée de sang, que ce soit les bêtes qu’il achève sauvagement ou ses ex-blondes rendues terrorisées. Sans compter cette histoire qui court dans le village, d’une jeune femme disparue dans les bois.

Gabrielle Filteau-Chiba t’emporte sur ses terres et tu files droit dans ses pages.

Dans son style littéraire, il y a comme un mélange de Cormac McCarthy et d’Andrée A. Michaud, ça pulse, ça rend une ambiance électrique et cela « tombe » bien puisque Gabrielle nous entraîne à la frontière entre le Canada et les États-Unis. C’est ici que trône l’amer remarquable de Raphaëlle, est-ce à dire « Gros Pin », un pin blanc centenaire survivant des coupes à blanc, témoin de l’inavouable. Car notre héroïne n’est pas seule, seule en amour de cette Nature, seule en colère contre son manque de moyens, seule apeurée contre la prédation d’un homme.

Au sein de sa mère nature, elle y trouve aussi Anouk, personnage connue aussi dans le précédent roman de l’auteure, « Encabanée ». Puis Lionel, son « papa Loup », figure protectrice et bienveillante aux mains d’ours, un « vieux d’la vieille », de ceux qui ne lâchent rien, jamais. Et sa chienne, Coyote, sa rescapée, sa veilleuse, son enfant sauvage des bois.

La nature englobe Raphaëlle et nous avec; ça éblouit comme ça sacre, ça guérit comme ça blesse.

« Je marche aux côtés d’une renarde rousse sur un sentier qui semble vieux comme le monde. Les traces des passants ont aplani la terre ici, formant un chemin bien tapé entre les frondes des fougères qui nous montent jusqu’à la taille. La repousse est dense de sa jeunesse. Les jeunes arbres émergent à peine des broussailles; la dernière coupe à blanc doit dater de quelques années. Ici aussi ont été commises des horreurs boréales.(…) Les scies à chaîne reviendront dès que les troncs auront atteint une fourchette payante. La table est mise. (…) »

Dans Sauvagines , au milieu de ce danger mortel qui rôde, vient s’engouffrer l’appel d’un amour, de la chair désirée, du sexe féminin devenant totem de ces terres sauvages tandis que les coyotes hurlent face à la lune. De la violence à l’amour, du choix de la mort à celui de la vie, de la résilience à la vengeance, le chemin se trace et les animaux du Haut-Kamouraska accompagneront Raphaëlle dans sa danse mortifère.

« – C’est un monde ancien, sauvagine ?(…) – Quand je suis tombée sur ce mot-là, dans un vieux guide du contre-braconnage, j’ai voulu écrire un article scientifique, un cri de cœur d’agent de protection de la Faune infiltrée pour défendre la vie sauvage. En attendant, j’ai gravé le titre de mon projet d’écriture dans ma porte, pour ne pas oublier que moi aussi, je me suis sentie comme la sauvagine, dépouillée de mon droit de vivre librement. J’ai été élevée pour être productive, pour servir le système, pour consommer ce qui fait tourner la grande roue capitaliste. »

Sauvagines est ce roman haletant et envoûtant, convoquant les sauvageries et confrontant l’Homme à ce qu’il veut à tout prix posséder.

Coup au ❤️.

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 317 p. , 22€.

Photo : Fanny Nowak.

Cela te tente un aller direct dans les bois? Si ton « Oui » est franc et direct, alors cette histoire est totalement faite pour toi. Tu vas t’enfoncer dans les grands espaces blancs, prendre refuge au sein d’une cabane, faire rougeoyer ton feu et lire l’histoire d’Anouk.

Anouk est cette jeune femme qui n’en peut plus de Montréal, de la sloche sur les grandes artères bouchées, des lumières qui brisent le ciel parfois étoilé, du rythme inutilement brutal de sa vie.Alors elle part Anouk, elle va s’encabanée dans ces bois du Bas-Saint-Laurent, et c’est son journal que tu vas parcourir jour après jour.

« La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de palissade serpente de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la nature humaine. »

Il y a de la poésie de l’instant, l’engagement de l’héroïne, miroir de l’auteure, elle aussi encabanée dans le Haut-Kamouraska. Avec une plume proche de son essentiel, Gabrielle Filteau-Chiba construit l’histoire d’Anouk, il y a ses listes numérotées, ses coups de griffe à l’encontre de l’humanité, le récit qui, en lui-même, donne des contours à cet univers gelé immaculé.

Et un jour, une rencontre, par n’importe laquelle puisqu’il ne peut en être autrement dans cette région reculée, sauvage mais pas tant que cela, le monde de la destruction n’étant jamais loin.

Encabanée , c’est aussi la question du désir, de la solitude, de la peau, de cette chaleur humaine manquante puis follement attachante. Anouk dit son corps mais aussi sa Marie-Jeanne, Gilles Vigneault et d’autres plumes rattachées à la sienne. C’est le charme de cet ouvrage, car ce n’est pas l’histoire d’une performance, d’une aventure extrême, c’est avant tout la place d’une femme en forêt, d’un être reconsidérant son monde et ses propres valeurs.

Entre les planches de cette cabane, il y a le refuge de la colère, la résistance au froid et ses tourments poétiques, la jouissance de l’instant jouxtant le hurlement des coyotes, le crépitement du feu tandis qu’au loin, un braconnier tue sa proie.

« Que toutes les courbes de ma route avaient comme unique dessein de me mener ici pour survivre à un hiver froid, mais couronné d’étoiles et de perles de sagesse, je ne saurais le dire avec certitude. Destin ou non, les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. »

Voici indéniablement une auteure à suivre, car oui, Encabanée est le début d’une sacrée plume.

Coup au 💙 engagé, engageant.

Fanny.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, Le Mot et le Reste, 115 p. , 13€.

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