Une confession, John Wainwright (10/18) – Seb

« Harry Harker était du genre à réussir un Rubik’s Cube en trente minutes. Les mots croisés du Times lui prenaient plus de temps qu’il faut pour faire cuire un œuf à la coque, mais en quelque deux heures il remplissait toutes les cases, sans l’aide de dictionnaires ou autres ouvrages. Cela ne faisait pas de lui un génie, bien entendu, mais donnait une idée du genre d’esprit qu’il possédait. Il retenait les choses. Il s’en souvenait. Dans sa tête, un million de petites cases stockaient autant de bribes d’information soigneusement enregistrées. Noms, adresses, numéros de téléphone, dates, numéros d’immatriculation, descriptions, numéros bancaires, séquences d’actualités vieilles de trente ans ou plus. Tout. »

John Duxbury est un entrepreneur assez aisé. Il a cinquante ans et sa vie est tombée dans une affreuse routine. Son mariage s’est englué dans l’agressivité et parfois l’indifférence de sa femme. Sa vie n’est pas ce qu’il en attendait. Un jour, tout bascule. Lors d’un séjour en bord de mer, son épouse Maude fait une chute mortelle devant lui. Quelques jours plus tard, un inconnu débarque au commissariat et affirme qu’il a vu John Duxbury pousser sa femme dans le vide. Mais le témoin est-il fiable ? Que s’est-il réellement passé ? Qui dit la vérité ? Voilà une belle affaire pour l’inspecteur Harker.

L’inspecteur Harry Harker est un cadeau du ciel pour tout lecteur de polar qui se respecte. Il est à la fois atypique -car il boite, se sert d’une canne pour déambuler- et il coche presque toutes les cases du flic de roman -perspicace, pugnace, inspiré, esprit indépendant. Son allure en fait un être hybride, croisement osé et génial du commissaire Maigret, de Sherlock Holmes et d’un de ces flics « hard-boiled » secs comme un coup de trique, blasés comme un arbre centenaire, un de ces Sam Spade ou Philip Marlowe. Oui, Harry Harker possède un peu de ces hommes-là, mais avec sa personnalité en tous points remarquable.

Le premier coup de génie de l’auteur est de seulement faire apparaître notre fameux limier à la page 99. Et malgré cela, le roman vit dès le début. Sa structure repose sur deux plans. Tout d’abord le journal que tient John Duxbury, dans lequel il s’adresse à son fils. Il y fait des confessions intimes, narre ses regrets, ses espoirs déçus, dit combien il l’aime, combien son mariage se délite comme une falaise rongée par la houle. Sa sincérité est touchante, on éprouve de la peine pour cet homme. Ce journal débute avant le drame et se poursuit après.

L’autre plan c’est l’irruption de l’élément perturbateur, Raymond Foster, celui qui affirme avoir vu Duxbury pousser son épouse du haut de la corniche. Ce personnage, professeur au collège, est complexe et on ne sait qu’en penser. Surtout lorsque le récit avance et qu’on découvre des éléments nouveaux.

Photo : collection particulière.

L’inspecteur Harry Harker, dans son confortable costume trois pièces en tweed, avec sa canne indissociable, ses yeux qui traînent partout et son cerveau qui enregistre tout, classe, range, étiquette les informations ; cet inspecteur-là, va naviguer dans ces eaux troubles où il est bien compliqué de faire émerger la vérité, où le soupçon prolifère aux côtés du mensonge et des omissions. Harker fouille la vase de l’âme humaine, il a les deux pieds dans le marigot, et les sédiments sont riches, très riches.

La performance de John Wainwright est assez colossale. Avec son air de ne pas y toucher, il nous promène, nous fait visiter, nous met sous le nez des indices en riant dans sa barbe parce qu’il sait qu’on ne les voit pas. Il nous balade, je n’y ai vu que du feu, je me suis senti dans l’horrible peau d’un bleu, un débutant qui ne parvient pas à démêler le vrai du faux, le bon grain de l’ivraie. Ce qui se passe, ce que fait l’auteur, c’est magistral. On hésite, on avance, on recule, on doute tout le long des 300 pages, parfois on se forge une opinion, qui se mue en certitude pour immédiatement disparaître en un gros tas de sable de doutes.

Je dois reconnaître qu’il m’a mené par le bout du nez. Et tout est crédible, il n’y a pas d’artifices grotesques ou de rebondissements hasardeux pour faire du gringue à l’intrigue. Non, John Wainwright se respecte, alors il fait les choses bien, avec classe. Sa langue possède quelque chose de « british », on est bien, on se laisse embarquer.

Ce roman pose aussi des questions. Du genre qui grattent. Qu’ont vraiment les gens dans leur tête ? Quelle est la valeur réelle d’un témoignage ? Y a-t-il une différence entre ce que les gens pensent avoir vu et ce qu’il s’est passé ? Peut-on mentir en étant sincère ?

On ressort de ce roman un peu honteux de s’être ainsi fait malmener, promener, mais comme disait une pub, c’est bon la honte. Parfois.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Romance.

Seb.

Une confession, John Wainwright, 10/18, 312 p. , 7€80.

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