Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey (éditions du Cheyne) – Entretien -Cécile

Photo : Cécile Coulette.

Bonjour Je, d’un accident ou d’amour, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. On ne va pas faire semblant de se rencontrer pour la première fois, nous deux c’est un peu une histoire de longue date, un truc à l’ancienne, un truc qui dure et se bonifie avec le temps. Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré ton auteur. T’étais son premier. Il était tout ému et fier de venir te présenter. Sa timidité m’a séduite et a aiguisé ma curiosité, et franchement, j’ai bien fait car j’ai tout de suite craqué : cette langue ! ce style ! cette histoire ! Tout m’a plu. Tout m’a conquise ! Et pourtant, moi, la poésie, Ghérasim Luca, ça ne faisait pas trois mais mille, je ne connaissais pas grand-chose et m’en tenais même à distance. C’est toi qui me permettras d’accéder et de découvrir cet univers et je voudrais de suite te remercier. Mais revenons-en à toi, à ta naissance. Te souviens-tu comment tout cela a commencé ?

Bonjour Madame…, euh Cécile, faut dire que je ne sais pas comment t’appeler, que surtout je suis troublé. C’est la première fois qu’on me parle, directement, certes on me touche, on me feuillette, on me regarde, me re-regarde, on m’empile, me caresse, mais personne ne prend le temps de m’adresser la parole. J’ai parfois l’impression de n’être qu’un objet. C’est toujours l’autre (l’auteur) que l’on questionne et, avouons-le, il ne dit pas toujours (souvent) des choses intéressantes, il réfléchit longtemps, ne se souvient plus et quand enfin ça lui revient, il radote. Alors tu fais bien, il vaut mieux me demander, à moi. Évoquons ma naissance, mon origine. Je vais te révéler un secret, un secret de famille : je n’ai pas vraiment été voulu. Pas que je n’aie pas été désiré par mon auteur, oh que non ! mais ma conception tient de l’accident, comme mon nom, mon titre. Il a commencé à m’écrire à partir d’une « technique » (que ce mot est laid) empruntée à Ghérasim Luca, un jeu de langue, un bouleversement de la grammaire, juste comme ça, pour voir où cela pouvait le mener. Je n’étais pas destiné à devenir un livre, un vrai, je ne devais être qu’une expérimentation. Et là, un horizon s’est ouvert, une mer, une lézarde dans les quelques certitudes de mon auteur qu’alors il lui fallait visiter, sonder, fouiller, happé par l’appel du vide. Tu dis que je t’ai permis de découvrir un univers, que je suis une sorte de passeur, je le fus aussi pour mon auteur. À mesure de mon écriture, il s’est mis à comprendre : le pouvoir et les possibilités de la langue poétique. Je suis l’enfant qui a fait voir et considérer autrement le monde à son parent. Je suis un regard neuf, un second souffle, le prime saisissement et une durable inspiration.

Merci cher Je… pour cette confidence, tu m’éclaires en effet bien mieux que Loïc Demey ne l’aurait fait. Je voudrais évoquer à présent ton fond qui me semble essentiel pour ton auteur, car son deuxième livre est empreint du même parfum : tous les deux vous parlez d’amour et de déclaration. As-tu suggéré à Loïc Demey de se lancer dans l’écriture de discours amoureux, des trucs clés en main genre « Mariez-vous façon Demey » ? Il ferait fortune. Assurément… Trêve de plaisanterie, l’amour est au cœur de tes pages, tu ne peux le nier. Qui a inspiré ton auteur ? Madame Demey ?

Mon auteur, qui peut-être souhaite cultiver un côté secret voire énigmatique, ne parle que très peu de lui, de sa vraie vie, dans le cadre des entretiens. J’ai bien tenté de lui forcer la main : « Quand même, c’est une interview de Cécile ! Tu lui dois tout, fais un effort ! » Sans résultat. Il faut dire qu’il ne pense pas que ce soit le sujet ni l’intérêt de ses écrits (à l’exception, il est vrai, de l’un de mes petits frères, destiné à la NRF et intitulé La preuve par l’écrit). Pour démonstration, son deuxième livre s’attache à la guerre et, sans vouloir ici le dénoncer, Loïc Demey n’a pas fait son service militaire et a une peur rouge du sang ; le troisième évoque la migration quand il a toujours connu le confort et la paix. En tant qu’ancien sportif, il botte en touche.

Photo : Cécile Coulette.

Pardonne-moi Je…, tu connais les journalistes et leur curiosité maladive à vouloir TOUT savoir. Respectons la pudeur de ton Loïc et transmets-lui mes excuses. Dis-lui bien que je l’aime. Fort. Archi fort. (Mais je n’ai pas dit mon dernier mot et dès que tout ce bazar de confinement et de gestes barrière sera réglé, je viendrai lui tendre un piège avec une bouteille de mirabelle faite maison et m’en irai le cuisiner aux petits oignons…) Je…, tu as tout de même raison, la guerre, les questions migratoires sont des sujets qui touchent ton créateur autant que l’amour et la passion. J’aime d’ailleurs son engagement. Penses-tu que la littérature et la poésie peuvent changer les mentalités ? Un livre peut-il sauver le monde ?

Mon auteur me fait dire qu’il t’aime autant que tu l’aimes, qu’il aimerait te le chanter sur une chanson de Julien Doré*, et qu’il te pardonne tout (à l’exception de deux choses : 1/ ton souhait de vouloir SANS CESSE faire des lectures musicales costumées* et 2/ ton départ* – ta fuite, ton abandon, ta fugue, ton évasion, ta désertion – à Lyon qui, comme tu le sais, l’a laissé dans un piteux état). Il remonte lentement la pente glissante mais en garde une cicatrice et des acouphènes type cacophonie à la trompette*. Un livre peut-il sauver le monde ? La question est directe, idéaliste, romantique. Non, comme une goutte d’eau ne fait pas une rivière. Mais des milliers de milliers de milliers de gouttes d’eau offrent à cette rivière de passer l’été, aussi de sortir parfois de son lit et de modifier un paysage. Aux côtés de l’engagement politique, du combat associatif, du vote, du refus ou de l’accord (il faut, aussi), de la manifestation de nos idées, le lieu de résistance et de création qu’est la poésie comme l’endroit de témoignage fictionnel que permet la littérature, la poésie et la littérature, puisque tu les distingues, participent à ce mouvement en touchant émotionnellement les consciences et surtout, ce que croit et tente de réaliser mon auteur, les inconsciences.

Je…, tu es un sentimental. C’est pour ça qu’on s’est de suite entendus, sauf pour les lectures costumées. Ne soit pas si étriqué, on dirait ton père ! Tu sais que je suis libraire. Tu m’as vue me démener et te placer d’autorité entre les mains de tous ceux qui ne te connaissaient pas encore. Toi et tes deux frangins, « D’un cœur léger » et « La Leçon de sourire ». Et je découvre qu’en mars une nouvelle naissance est attendue ! Et tu ne dis mot. Tu ne dis rien. C’est quoi cette rétention d’information ? S’il te plaît raconte où je te retire de ma table (oui, c’est une menace) et je te renvoie fissa dans les greniers de Cheyne éditeur ! Qu’est-ce donc que ce livre qui va arriver ? Un nouvel éditeur ? Une nouvelle histoire ? Un nouveau départ ? Je suis toute ouïe.

Je te reconnais bien là, dans tes habits de maître-chanteuse… Moi qui devais garder secret ce prochain et heureux événement, tu ne me laisses guère le choix. Au risque de finir dans un carton de la cave humide de ta villa lyonnaise. Les ragots ragotent que quelques auteurs – ô combien talentueux – goûtent en ce moment aux parfums glaciaux de tes oubliettes. Je sais que le petit dernier me ressemblera. Déjà, son prénom : « Aux amours ». Je ne dis pas qu’il aura mes yeux, mon caractère, mon rythme et ma langue, non, ce serait une mauvaise idée. À chacun sa personnalité. Il détiendra sa logique, sa propre audace, sa raison d’être en poursuivant le chemin serpentueux de la rêverie amoureuse. Le cadre : un homme attend une femme qui tarde à se montrer. Et ce qui ne vient pas, il ne faut pas hésiter à l’inventer, à l’imaginer, pour encore le vouloir, pour encore y croire. Ce livre paraîtra chez Buchet/Chastel avec le printemps. Mon auteur n’a toutefois pas l’intention de déménager, de s’éloigner de Cheyne Éditeur. Il a eu besoin de chercher un nouvel équilibre, il se sentait vaciller. Un pied en Haute-Loire et l’autre à Paris, un pas vers la poésie et l’autre en direction du roman. Ainsi il lui plairait que marche et déambule son écriture.

Pourrais-tu nous faire découvrir un extrait ?

Bien entendu !

je ne sais rien de vous ne connaissez rien de moi, je vous suppose, je vous présume, je vous soupçonne autant que je vous cherche, je donne du brillant à vos cils, je prête du rose à vos tempes, j’ajoute des grains de beauté aux crêtes aiguës de vos épaules, une bouche à votre sourire, une voix de chardonneret aux remous de votre langue, demain vos paroles, votre visage et votre silhouette se seront effacés alors je vous inventerai encore, je vous chercherai encore, je vous attendrai ailleurs et nous nous retrouverons comme si jamais nous ne nous étions quittés, vous serez une autre déambulant dans une nouvelle histoire, la même mais au cœur d’une scène différente que je façonne, inlassablement, jusqu’à ce que vous consentiez à m’apparaître…

Je…, ton père a décidément un talent fou. J’ai hâte de faire lire la suite aux lecteurs, lire, hâte de déclamer des bouts à haute voix dans la librairie. Vivement le 04 mars !

Merci Je pour cet entretien réalisé à distance. Aire(s) Libre(s), à vous les studios !

* Suite à la sortie de Je, d’un accident ou d’amour, l’auteur proposa à la libraire d’imaginer, d’inventer et de monter des spectacles autour de la poésie et plus largement de la lecture à haute voix. Il s’en suivra 7 créations (dont une musicale avec biniou, guitare et trompette…) qui connurent un certain succès dans le Grand Est. A chaque nouveau projet, la libraire suggéra le déguisement, suggestion toujours rejetée. Une des répétitions fut annulée au dernier moment pour cause de concert de Julien Doré, apportant par là même l’information des goûts musicaux de l’auteur d’habitude particulièrement secret sur sa vie privée. Ainsi Loïc Demey aime chalouper son long corps au rythme des chansons de Julien…. Les 7 créations n’ont pas eu de suite pour l’instant pour cause de déménagement de la libraire dans le Centre Est.

Cécile.

Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey, Cheyne Éditeur, 44 p. , 17€.

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