Cimetière d’étoiles, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld) – Yann

« L’histoire des hommes n’était pas racontable, elle était libre d’eux. Elle improvisait sans cesse, à chaque battement de cils. D’où l’étonnement si fréquent sur le visage de ceux qui partaient de l’histoire. Fletcher était oppressé à en crever. Il savait que « ça » ne se racontait pas. Il dépendait totalement d’une « narration » qui ne se disait pas, n’avait pas de présence, de visage. Ni de but. Sans parler d’un quelconque sens. La seule vérité, le seul sens, c’était l’amour et il ne l’avait compris que trop tard. »

Photo : Yann Leray.

La parution du Cherokee il y a tout juste deux ans avait fait l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière du roman noir français. Si son auteur, Richard Morgiève, avait déjà une petite trentaine de romans à son actif, la voix singulière qu’il donnait soudain à entendre lui permit sans aucun doute d’élargir son lectorat et d’acquérir quasi instantanément un statut proche de celui d’écrivain culte. La liberté de ton qu’on y découvrait, associée à une noirceur sans pareille et à un humour corrosif, est indéniablement pour beaucoup dans ce succès que couronnèrent le Grand Prix de Littérature Policière 2019 et le Prix Mystère de la Critique 2020, excusez du peu. C’est donc avec une certaine fébrilité que l’on attendait ce Cimetière d’étoiles, avant même de savoir qu’il constituait une sorte de suite au Cherokee.

L’histoire démarre précisément huit ans après la disparition du Dindon, effroyable tueur en série dont la traque par le shérif Nick Corey constitue la trame du Cherokee. El Paso, Texas, 1963 : ici sévissent Rollie Fletcher et Will Drake, deux flics hors-normes, violents, corrompus, constamment défoncés à diverses substances fortement hallucinogènes. La découverte du cadavre d’un Marine aux portes du désert va les précipiter dans une confrontation avec les différents visages du mal jusqu’à ce que surgisse à nouveau celui que nul n’espérait revoir un jour : le Dindon.

Ainsi résumée, l’histoire peut sembler bien simple, voire assez basique mais ça n’est pas ici que se joue l’essentiel. C’est à la fois dans la cette langue incroyable que propose Morgiève, ces trouvailles que l’on a envie de noter à presque chaque page (« Le ciel était si bleu qu’il aurait fallu y mettre des poissons rouges »), et, surtout, ce mélange de noirceur et d’humour qui fera sans aucun doute grincer quelques dents. Car Richard Morgiève ne s’interdit rien, il semble totalement affranchi des contraintes que la bien-pensance et le politiquement correct font peser sur la création depuis quelques années. Ici, un chat est un chat et une bite une bite. Derrière chaque ligne suinte le malin plaisir qu’a pris l’auteur a écrire ces presque 500 pages qui précipiteront le lecteur dans un abîme de ténèbres au fond duquel on ne pourra malgré tout jamais se départir d’un léger sourire.

Photo : Lawton Wong.

Ici, les méchants vont par paires et s’appellent les Vautours, les Aspirateurs ou les Sacs Plastiques tandis que leurs voitures sont surnommées La Coiffeuse ou Le Cercueil. Ici, on ouvre décapsule les canettes de bière avec son arcade sourcilière. Ici, on parle latin et on récite des génériques de films. Et on fait des cérémonies à base de rouleaux de printemps.

« Dans une enquête policière, il pouvait arriver que l’énigme posée au départ n’ait plus le moindre intérêt. Il pouvait arriver à des flics de rencontrer « autre chose », c’était le cas. Pas des bonshommes verts, non, autre chose de plus insaisissable, obscur. Quelque chose comme un désir secret, un besoin refoulé. »

S’il apparaît aussi libre que décontracté dans sa façon d’écrire, Morgiève n’en oublie pas pour autant de tenir les fils de son récit. L’enquête avance à tâtons, de façon un peu chaotique, les protagonistes sont pléthore et les fausses pistes se multiplient au risque de perdre le lecteur. Mais c’est bien là une autre facette du talent de l’auteur que de garder le cap jusqu’à la dernière page, maître de ses fantaisies et des cauchemars de ses personnages.

Richard Morgiève n’écrit comme personne, il fait du Morgiève, point barre. Et c’est comme ça qu’on l’aime, libre et dingue, noir et drôle, unique, débordant d’amour et de mélancolie. Cimetière d’étoiles restera donc sans aucun doute une des meilleures expériences de lecture de cette année qui ne fait pourtant que commencer.

« Il était au-delà du bien et du mal sans avoir lu Nietzsche. »

Yann.

Cimetière d’étoiles, Richard Morgiève, éditions Joëlle Losfeld, 465 p. , 22€.

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