Les lumières de l’aube, Jax Miller (Plon) – Yann

Photo : Yann Leray

« Quelque chose ronge cet endroit. »

Après Les infâmes (Ombres Noires/Flammarion 2015 – J’ai Lu 2016) et Candyland (Ombres Noires/Flammarion 2017 – J’ai Lu 2018), deux romans à côté desquels on était passés, Jax Miller en impose avec ces Lumières de l’aube, texte dont la force et l’indicible noirceur devraient marquer les esprits. Elle s’inscrit dans les traces de Truman Capote et son inoubliable De sang froid (1966), acte de naissance involontaire de ce que l’on nomme aujourd’hui le true crime, dont la particularité est de baser son récit sur des faits réels, même si le mode de narration se calque sur celui du roman noir. Pas de place ici pour la fiction, la réalité se charge de la dépasser et c’est peut-être cet aspect du texte qui, au final, est le plus dérangeant.

Le soir du 30 décembre 1999, comté de Welch, dans l’Oklahoma. Lauria Bible, 16 ans, va passer la soirée chez la famille de sa meilleure amie, Ashley Freeman, dans le mobile home où elle vit avec ses parents. Le lendemain matin, le mobile home est en feu, on retrouve dans les décombres les corps des parents d’Ashley, deux balles dans la tête, et les deux jeunes filles ont disparu.

Fascinée par cette affaire qui défraya la chronique aux Etats-Unis, Jax Miller prend contact en 2016 avec Lorene Bible, la mère de Lauria, qui se bat depuis le drame pour retrouver le corps de sa fille. En effet, aucune enquête n’a jamais abouti et le mystère reste entier quant au destin de Lauria et Ashley. Reprenant patiemment durant quatre ans toutes les pistes explorées par les enquêteurs et, surtout, par les familles des jeunes filles, Jax Miller en tire un livre qui, chapitre après chapitre, plonge le lecteur dans un abîme de noirceur dont les ramifications semblent ne jamais prendre fin. C’est là une des grandes forces de ces Lumières de l’aube, cette construction plus ou moins calquée sur l’enquête et ses pistes multiples qui tirent peu à peu le lecteur vers des contrées ignorées, une Amérique profonde et sinistrée. La narration de Jax Miller est impeccable et parvient à aborder les différents aspects de vingt ans d’investigations sans perdre le lecteur effaré qui la suit dans ce qui ressemble fort à une descente aux enfers.

Si la première partie du récit s’attarde sur l’incompétence et/ou la mauvaise volonté des forces de police auxquelles l’enquête est confiée et qui vont très vite la saboter, Jax Miller réserve son jugement et continue d’explorer les méandres de cette affaire, qui vont peu à peu lui faire découvrir la réalité d’un territoire ravagé par le chômage, la pauvreté et la drogue. Dans cette région où se rejoignent l’Oklahoma, le Kansas, le Missouri et l’Arkansas, dans cette prairie qui semble ne jamais finir, vivent ou survivent des familles entières au sein de villes devenues fantômes au fil des ans.

« Quand je traverse l’endroit à mon tour, des habitants émergent des mobile homes éparpillés sans ordre apparent parmi les collines. Une bonne partie des personnes qui scrutent ma voiture affichent les signes d’une dépendance à la meth. Le message est clair : les étrangers ne sont pas les bienvenus. Des voitures brûlées bordent la route, les vitres sont tapissées d’aluminium. Des bébés vêtus d’une simple couche vagabondent sans surveillance. »

Photo : Mathieu Grospiron / Plainpicture.

Portée par l’incroyable force de Lorene et affrontant simultanément ses propres démons et angoisses (en particulier son passé de toxicomane), Jax Miller rencontrera sur le terrain nombre de personnages inquiétants, voire dangereux. Elle et son mari seront menacés à plusieurs reprises au téléphone ou via les réseaux sociaux, au point de quitter l’Oklahoma en catastrophe au cours de l’écriture du livre, ce qui ne l’empêchera pas d’y revenir explorer la piste du trafic de drogue sur laquelle les familles avaient été aiguillées assez tôt. C’est cette dernière partie du livre qui est la plus glaçante, entre le portrait d’une région exsangue et la description de personnages dont l’humanité a disparu depuis longtemps, remplacée par une violence sans limites que la drogue et les illuminations alimentent sans cesse. Rarement on aura eu l’impression de côtoyer à ce point le mal absolu, entre fascination et répulsion, loin, très loin du rêve américain, dont on mesure ici l’absolue vanité. Aussi éprouvante que puisse être sa lecture, par ce qu’elle suggère plus que par ce qu’elle décrit, il est difficile de lâcher ce livre, ce qui donne la mesure du talent de son autrice.

On l’a dit, l’affaire n’a jamais été résolue mais un rebondissement suivi d’une incarcération en 2018 permettent d’espérer la fin pour les familles d’un cauchemar qui dure depuis 20 ans. Au-delà de cette sombre réalité, on ne pourra que louer l’engagement et la persévérance de Jax Miller, ainsi que la maîtrise avec laquelle elle tient les fils de son récit, développant ses différentes parties en fonction de l’avancée des investigations. S’il constitue une véritable plongée dans la noirceur de l’âme humaine, Les lumières de l’aube parvient en même temps, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, à rendre hommage à des familles qui n’ont jamais baissé les bras ni la tête malgré l’incroyable somme d’embûches qu’il leur a fallu affronter ces vingt dernières années. Un livre impressionnant dont on peut dire sans exagération qu’on n’en ressort pas complètement indemne, un texte à découvrir et une autrice qui impressionne et s’impose avec force. Le texte idéal pour finir une belle année de noir dans tous les sens du terme.

« C’est un endroit étrangement fascinant : beaucoup de gens font des pieds et des mains pour me contacter, affirmant avoir des informations sur les filles, mais refusent ensuite de parler car ils ont peur. D’innombrables personnes se disent hantées, entendent les voix des filles surgir de trous dans la terre ou ont des visions de leur meurtre. Dans la rue principale de Chetopa, Maple Street, on trouve des moulins à eau décrépits et des devantures abandonnées où des messages sont tracés dans la poussière, et où une vieille femme écarte furtivement ses rideaux en dentelle en entendant mes bottes frapper le pavé. »

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire-Marie Clévy.

Les lumières de l’aube, Jax Miller, Plon, 377 p. , 22€.

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