Le Démon de la Colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode) – Fanny et Gaëlle

Photo : Fanny Nowak

Pour tout te dire, je l’ai lu d’une seule traite et cela a été difficile d’émerger de ce livre.  Le Démon de la Colline aux loups tatoue l’esprit, il ne peut en être autrement.
Du temps. Il m’a fallu du temps pour écrire et te dire que c’est une pépite, mais une pépite d’une noirceur absolue. Pourtant, rien ne pourra te faire quitter Duke. C’est lui qui te raconte son histoire.

Duke est un enfant sauvage, son « nid », sa matrice est celle des corps nus, chauds et rassurants, de ses frères et sœurs. La première fois qu’il ose pousser la porte de cette pièce, où aucune lumière ne passe, c’est pour y recevoir une gifle de la part d’une femme vêtue salement de blanc. Sa génitrice devenue forme enfantine de la méchante sorcière.
Là ne sont pas les monstres, là sont les Hommes.

Duke, qui ne sait même pas son propre prénom, te raconte son histoire, avec ses mots. Cela pourrait te crisper, ces mots qui sortent de cette bouche, bouche comme celle du Lennie Small et John Steinbeck. Sauf que Duke n’est pas bêta, il sait.
Un jour, il éclate les dents d’une petite teigne de la récré, Duke a un démon en lui qu’il va falloir brider pour ne pas recommencer l’horrifique schéma familial.
Duke subit le viol de son géniteur. Il subit, ne se guérit pas, subit pour, à un moment, montrer ce que ses mots ne peuvent arriver à sortir.
En lisant ce moment, j’avais les larmes, à la limite du supportable. Et pourtant cette plume, celle qui t’écrit la résistance obstinée de l’enfant, sa poésie aussi, oui, sa poésie, parce que Duke a son langage, son propre sens de la formule.

« Ce qui est étrange avec la fin de mon enfance et la disparition du nid c’est que ça m’a beaucoup intéressé de faire le parallèle parce que c’était l’horreur mais au fond c’était notre paradis et rien n’a été mieux que cela (…) »

Duke va quitter la Colline aux loups pour y rejoindre une famille d’accueil, aimante. Mais est-ce suffisant pour effacer cette horreur ? pour éloigner le Démon ? pour pallier au « nid »?
Agrippée je l’étais aux pages, parce que Duke y montre sa troublante sincérité, sa part de sauvage, d’impitoyable et d’émerveillé. Rien n’est blanc, rien n’est noir et comment se construire dans ce fatras de chairs, de désamour et de violence? Duke s’agrippe aussi, traverse, renverse, se relève, échoue, réussit, combat, se blesse, le sait, tente encore.

Dimitri Rouchon-Borie a été chroniqueur judiciaire durant dix ans, dix années durant lesquelles il a dû en observer des Duke durant leur procès, a dû y reconnaître la peine, la vengeance, la résilience impossible, la saleté d’une vie, parce que dans  Le Démon de la Colline  cela te saute à la cervelle.

Puis Duke se ressuscite à lui-même, lové dans la nature. Alors, tu as, dans cette noirceur éclatante, des éclats de vie, des joyaux qui te racontent toute l’ambivalence de ces vies brisées.

« Dans la nature je pensais que tant que la chaleur était là le Démon ne pouvait rien faire j’étais dans l’origine des choses et rien de plus rien de moins que toutes les autres créatures et les fleurs et les herbes.[…] Au bout d’un moment la conscience des choses disparaît elle est absorbée on ne sait pas ce que l’on est mais on est et c’est pas plus compliqué que ça.[…] Là où il y avait une couleur il y en a cent et là où il y avait un son il y en a mille. Et plus je recevais ces détails comme des cadeaux plus j’en cherchais de nouveaux et plus je m’enfonçais dans les plis et les replis de l’univers et j’oubliais tout […] »

Le Démon de la Colline aux loups  te raconte la condition humaine d’un être enfermé dans le noir. Il te dit tout Duke, ça t’écorche le cœur, tu pleures, tu auras envie de le serrer dans tes bras, et puis non, et puis si. C’est un premier roman et… quelle plume ! Quelle prise à partie ! Quelle prise de risque ! Un uppercut l’histoire de Duke.

Tu comprendras, c’est un coup de cœur et j’aimerais que tu ailles à sa rencontre, la boîte à pulsations bien accrochée et l’esprit ouvert à l’aventure littéraire.
C’est du grand.

Fanny.

Entre l’émotion de Fanny et les injonctions de Cécile, il y avait peu de chances que je passe à côté de ce Démon. Pour tout dire, il me tardait tellement elles m’avaient alléchée les Bougresses.
À raison.

Bon sang de bonsoir de saperlipopette !
Autrement dit : Wouch !
Je sais, ça aide peu à se faire une idée.

On m’a demandé de quoi ça parlait et j’ai dû prendre deux minutes pour trouver comment j’avais envie d’en parler. Non que je doute de ce que j’ai compris hein ! Mais parce que je voudrais ne rien déflorer. Je voudrais susciter ton envie sans créer de leurre, sans modeler ton attente.

Alors, par où on lui soulève un bout de la couverture à celui-là ?

C’est l’histoire d’un mec, il est en taule. Et depuis sa taule, il écrit.
Il écrit sa vie. Ce qui l’a conduit là.
L’écrire, c’est une nécessité absolue. Mais ça on le comprend plus tard.
Il écrit sur sa vie et fracassée elle est sa vie. Depuis le tout commencement.
Et fracassé il est le gars.

Il écrit avec ce qu’il est. Les méandres intérieurs, la compréhension du monde à la mesure de l’accès qu’il en a, la colère, la droiture, le Démon.
L’écriture est orale. Forcément. Sans virgule.
Très bien menée. Cadencée.
Évidemment si tu es réfractaire à la chose, aussi bien menée soit-elle, tu ne vas peut-être pas t’y plaire. Pourtant, impossible d’écrire autrement. C’est lui qui écrit, et lui, il a pas eu accès au langage. Il a eu accès à rien. Alors comment tu te la construis ta pensée complexe quand tu n’as ni le vocabulaire, ni la syntaxe, quand rien n’est nommé et que le monde se divise en douleur et chaleur ? Comment tu le perçois le monde quand tu ne sais rien de ses contours ? Et comment tu te perçois quand tu ne sais rien de tes contours ? Comment tu le dis, le monde, et comment tu te dis, toi ?

Et pourtant il se dit, le monde, elle se raconte, la vie, elle s’élabore, la pensée. Et elle se trace la trajectoire. Le Verbe est presque naïf, encore enfantin. Pas le propos de la pensée.
Elle n’est pas simpliste, encore moins simplette, la pensée. Bien au contraire.
Y a de l’élan philosophique, et y a de la grâce dans ce Bonhomme.
Il est balèze l’auteur.

C’est l’histoire d’un mec qui se raconte avec les moyens de ses mots, qu’il pousse au maximum, et ça crée des émotions plutôt chamboulantes, au-delà des faits qu’ils rapportent (faits « assez » chamboulants en eux-même. Je te laisse le plaisir de découvrir l’euphémisme de la formulation).

C’est l’histoire d’un mec qui se raconte avec honnêteté et sans (aucune) indulgence. Sans fard, je crois que c’est l’expression consacrée. Mais du fard, il n’en a jamais eu. Non. C’est plus que ça. Il cherche à se débusquer. Et je te dis pas pourquoi.

C’est l’histoire d’un mec, il est pas très vieux, il est en taule et il raconte son histoire.

Le livre se lit vite. Il fait 237 pages et se lâche peu.
Quand je l’ai eu fini, j’ai pas pu dormir tout de suite. J’ai rallumé, j’ai essayé de lire autre chose pour détendre mon émotion. Mais ça n’a pas été possible. Y a pas grand texte qui trouvait grâce à mes yeux. J’étais encore toute habitée par le Démon et sa colline aux loups.
Alors j’ai abdiqué, tant pis, je me suis laissée habiter.
Et tu vois, plusieurs jours plus tard, j’y pense encore. Fort.

« Le prêtre était revenu je lui avais rendu le livre sur le Purgatoire et je lui avais dit ça me met la cervelle en feu comme si j’essayais d’allumer l’intelligence mais rien n’est branché. Il a souri il a répondu que Dieu avait mis nécessairement ce qu’il fallait en chacun de nous pour qu’il le trouve et je n’avais pas besoin d’être ingénieur en théologie. Il a ajouté je ne veux pas que vus le preniez mal mais les imbéciles ont même plus leur chance que les autres et il citait la Bible mais je ne comprenais pas. Le prêtre n’arrêtait pas de sourire et quand je lui ai montré la cape il s’est tapé sur le genou il n’en pouvait plus de se bidonner comme s’il avat jamais eu à se marrer avant. Il a mis la main sur mon épaule et il a dit je reviens et quand il est revenu il avait un livre et ça s’appelait les Confessions de Saint-Augustin j’ai dit quel blaze. »

« Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a comblé le vide. »

« Petit à petit j’avais commencé à m’intéresser à la solitude qui était une sorte de permanence au-dedans et à la fin on revient toujours à ce qui est constant mais je ne savais pas encore si c’était une porte fermée ou une porte à ouvrir je le tournais comme ça dans ma tête. »

Le démon de la colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 237 p. , 17€.

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