Le Sanctuaire, Laurine Roux (éditions du Sonneur) – Entretien – Cécile

Note de la direction : la tache à gauche des 4 oiseaux ainsi que les coins cornés sont dus à la pratique de lecture de Cécile qui ne lit pas proprement et non à une volonté esthétique de la maison d’édition.

Monsieur le Sanctuaire,

C’est un immense honneur pour moi que vous acceptiez de répondre à mes questions. Tout d’abord, je tenais à vous dire à quel point je vous trouve beau. Sublime même. Ce ciel ennuagé, ces 4 oiseaux au loin… Ça attrape le regard, déclenchant chez le futur lecteur que je fus un rêve d’évasion et de liberté mélancolique. De la haute couture ! Qu’en pensez-vous, vous ? Votre costume vous plaît ? Vous y êtes à l’aise ? Est-ce confortable ? On sent que c’est du sur-mesure, non ?

Chère Cécile, l’honnêteté me contraint à vous avouer une petite faiblesse : là où mon sérieux me pousse à affirmer que nous devrions séduire le lecteur pour nos qualités intrinsèques, nous présenter à lui dans nos tenues d’Eve (que celui qui n’a jamais été trompé par une couverture affriolante laissant apparaître, une fois le costume tombé, un corps malingre et négligé, me jette la première pierre), je dois le concéder ; j’aime les belles robes, je suis sensible aux matières, aux couleurs, aux papiers ; le mien, du Munken Polar Rough 300g, roule sous le doigt avec un léger grain, accroche les contrastes et à peine ai-je essayé ce tissu de nuages brodé que je n’ai plus voulu le quitter. D’autant plus que les quatre oiseaux en broche ont une élégance folle. J’ai été gâté par Sandrine, ma costumière. Il faut dire qu’elle savait mon auteure exigeante en la matière, je ne dirais pas pénible, mais volontiers regardante. C’est d’ailleurs un peu sa marque de fabrique, son penchant vétilleux pour le détail, mais je m’éloigne, pardon, porté par le mouvement des nuages qui passent.

Vous êtes le deuxième enfant de Laurine Roux.  Vous avez cette même tache de naissance en forme de grenouille sur le ventre… Pas une place facile et pourtant vous irradiez littéralement le terrain. Vous êtes sous les sunlights depuis début août, le premier sur les tables des libraires et toujours en tête de gondole partout.

Eh oui, je suis un cadet et serai toujours le petit frère d’ Une immense sensation de calme. Heureusement, je m’entends bien avec lui. Au début, il me semblait très grand, immense même, comme son nom l’indique. Et à vous, je peux le confesser, il me faisait un peu peur. Je craignais qu’il me fasse de l’ombre. Très vite il s’est montré bon frère. Il a su me laisser de l’espace, n’a pas passé son temps à me faire la leçon, à jouer les anciens combattants. Bref, j’ai découvert la vie, les coulisses de l’écriture et le grand bain des lecteurs comme je l’entendais, en fixant mes propres règles du jeu, et il avait l’air content de cela. C’est notre auteure qui avait peur qu’on se chamaille. Elle est un peu angoissée alors elle craignait qu’on se jalouse, elle avait peur qu’on ne se sente pas aimé chacun pareil. C’est agaçant cette sollicitude. Ce que les parents peuvent être étouffants ! Heureusement, notre gestation et notre mise à bas a coûté tellement de temps et d’énergie à notre auteure qu’elle a été soulagée de nous voir voler de nos propres ailes. Elle nous fiche la paix. Son truc c’est de sans cesse répéter que nous sommes les maîtres de notre propre existence, qu’elle n’a aucune autorité sur nous. Son côté libertaire.

Quant à cette tache de naissance sur notre ventre, il s’agit d’un crapaud sonneur. J’ai la prétention de penser qu’il s’agit d’une marque de choix. Je ne dirais pas de noblesse parce que je la partage avec d’autres garnements qui ne sont pas des enfants de chœur – Jack London, François Morel, Marc Villemain, Jim Tully – disons qu’il s’agit d’un signe de reconnaissance. Cela veut dire qu’on a eu la chance d’atterrir un jour rue Saint-Romain à Paris. Là-bas, il y a tout un tas de gens très fins et élégants. Des éditeurs, des traducteurs… Ils s’occupent de nous, nous toilettent, nous habillent, puis nous relâchent dans la nature. Nous portons tous cet amphibien comme totem depuis notre séjour chez eux.

Photos : Cécile Coulette

Revenons au début quand Laurine commençait à vous imaginer, quand vous n’étiez encore qu’un embryon d’idée. Vous vous souvenez ?

Oui, c’est un peu flou, j’ai la sensation d’un flottement dans du liquide amniotique. J’apparaissais par bribes, sous forme d’images, de tensions, d’abord de temps en temps, puis suffisamment pour que mon auteure me repère. Je ne savais pas à l’époque que j’allais exister. Elle non plus. Je faisais juste partie de ses pensées, de ses obsessions du moment. Elle venait de s’installer dans une maison paumée au milieu des montagnes. Elle passait beaucoup de temps à réfléchir à la question des limites, des murs. Je crois que je suis né de ses questionnements intimes en tant que mère, de sa peur du monde, sa volonté d’en protéger ses enfants tout en ayant un désir fort qu’ils goûtent ce que ce monde si mauvais fût-il leur offrait. Très vite je suis devenu une histoire. Elle est comme ça, mon auteure, dès qu’elle a une obsession, elle se raconte des histoires dans sa tête et les écrit.

Elle écrivait ou ruminait l’idée dans sa tête ? Elle avait des carnets ? Comment travaille-elle ? Ordinateur, carnet, feuilles volantes, post-it, enregistrement ? Tous les jours de manière studieuse ou complètement décousu ? Dans une cabane ? Dehors en plein vent ?

Elle m’a conçu dans un fichier qu’elle a tout de suite appelé lesanctuaire.doc. Je n’ai que très rarement été élaboré sur le papier. J’ai grandi au fur et à mesure, elle revenait jour après jour sur ce qu’elle avait écrit la fois précédente, le travaillait jusqu’à ce qu’elle soit surprise par ce qu’elle lisait, que ça lui semble meilleur que ce qu’elle avait jamais eu l’idée d’écrire en première intention. Elle avance comme les couturières font des points-arrière. Quand je l’accompagne dans son sac, lors de rencontres en librairie ou dans des bars, je l’entends souvent dire que c’est moi qui ai grandi à son insu. Je ne veux pas faire mon intéressant, mais je pense qu’elle a raison. Quand ça avançait bien, elle n’était plus vraiment là, plus assise sur son lit, dans la chambre aux volets clos, les signes avançaient sur l’écran avec facilité, ses doigts animés par une force qui la dépassait un peu. Elle avait l’air très contente quand cela arrivait. Un peu comme lorsqu’elle boit quelques verres de vin. Je me sentais fort, moi. Et ce sont des parties de mon corps auxquels les éditeurs et elle n’ont que très peu touché. De temps en temps, elle avait de bonnes idées, sous la douche ou en conduisant sur l’autoroute, mais comme elle n’avait rien pour noter ou enregistrer, je n’en suis pas équipé. Elle dit que de toute manière, une idée qui ne résiste pas au temps, qui ne revient pas, c’est qu’elle ne vaut pas le coup.

Je peux dire que je suis un enfant de l’ombre et du silence. Elle m’a écrit dans sa chambre, souvent dans l’obscurité, éclairée par le feu. J’ai aussi eu une poussée de croissance à Marseille, l’été 2019. Elle s’était enfermée dans la maison d’une de ses meilleures amies, pendant une semaine. Exprès pour me bichonner ! Comme elle est un brin monomaniaque elle était 20h/24h sur mon dos. Elle mangeait trois tomates sur le pouce et hop, au boulot. J’aurais bien aimé aller voir la mer, mais elle n’a fait que me triturer.  

Et au final, vous ressemblez à l’idée de départ ? Ou vous avez subi des transformations ?

Je crois que je ressemble à l’idée qui flottait au départ dans la tête de mon auteure, au désir qu’elle avait de moi. Mais que pour y arriver, je suis passé par un milliard de minuscules opérations et transformations.

Cher Le Sanctuaire, Laurine vous a écrit en 2019, tu parais au lendemain du premier confinement, et ton histoire, mine de rien, est troublante puisqu’elle fait étrangement écho à ce que nous vivons… Comment vis-tu ce télescopage tel un uppercut entre fiction et réalité ? Ça donne un tantinet le vertige, non ?

Je suis né d’un vertige, d’une ligne de crête ; je l’ai plus ou moins évoqué en racontant ma naissance, en parlant de cette arête sur laquelle dansait mon auteure en tant que mère, avec d’un côté l’absolue nécessité de protéger ses enfants et de l’autre l’impérieux devoir qu’ils déploient leurs ailes. Mon destin est lié au tournis, au frisson… Et c’est avec le même étourdissement que la réalité est venue se frotter à mes entrailles en mars 2020. Mon auteure et ses éditeurs se penchaient sur mes dernières retouches, bistouri et fil à recoudre en mains. J’allais bientôt rejoindre la salle de réveil. Et puis il y a eu cette pandémie, en écho troublant avec ce que mon auteure avait imaginé : une famille recluse dans une cabane pour se protéger d’un virus transmis par les oiseaux, un huis-clos, la peur qui gouverne… Je n’ai pas craint cette collusion. Il y a une très grande dame qui s’appelle Marie-Hélène Lafon (parfois, je jalouse un peu ses enfants… mais chut… Laurine ne doit pas savoir que je fais mon Œdipe). Elle dit que les romans sont des sismographes. Qu’ils enregistrent les mouvements enfouis du monde. Je veux bien le croire. Le corps de mon auteure capte des plis du temps, de l’actualité, de la société, les mémorise dans sa chair. Cela se passe à son insu. Ce qu’elle vit, ce qu’elle lit et voit, le monde et ses désordres tels qu’ils lui arrivent créent des secousses. Elle bisque, tremblote, titube, vibre, frétille ou chauffe de l’intérieur quand elle n’est pas fendue en deux par une nouvelle : cela laisse des traces dans son corps. Ce qui est allé jusqu’à l’os, ce qui s’est incrusté dans son muscle, voilà le matériau avec lequel elle se met en écriture comme on se met en mouvement. C’est une affaire organique, en prise directe avec le monde tout en étant on ne peut plus intime. Alors j’aime ce vertige à la manière du soleil à la surface de l’eau ; ce n’est pas tout à fait le soleil mais c’est un peu de lui en fractales.

Cher Sanctuaire, merci pour tout, merci du fond du cœur, merci d’exister. Je suis libraire vous savez et c’est pour ce genre de texte que j’aime faire ce métier, car au milieu des livres qui semaine après semaine viennent envahir l’espace exiguë des librairies sans que nous, libraires, n’arrivions à en contrôler sereinement le flux, je m’accroche à vous et quelques autres comme à un phare qui m’empêche d’être noyée sous ces tsunamis livresques incessants. Je refuse de céder votre place à une nouvelle nouveauté. Un livre aimé n’a pas de date de péremption ! Je, Cécile Coulette, libraire du Centre Est, avoue une fidélité sans faille aux livres qui me bouleversent. Dans ce monde moderne du volatile , je sais cet aveu quelque peu vintage, mais je le revendique.

Cécile.

Résumé :

« Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant… »

Le Sanctuaire, Laurine Roux, éditions du Sonneur, 147 p. , 16€.

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