De sang et de fureur – Kit Carson et la conquête de l’Ouest, Hampton Sides (Paulsen) – Yann

Photo Mathew Brady : Kit Carson, quelques mois avant sa mort.

« La nation, il faut l’avouer, était extrêmement désireuse qu’une figure héroïque incarne l’élan du Destin manifeste, qui modifiait alors le pays de manière spectaculaire. Bien sûr, nombre d’américains se doutaient que voler les terres d’une autre puissance souveraine allait à l’encontre des nobles principes fondateurs du pays – tout comme voler des terres parcourues depuis des millénaires par des autochtones qui étaient peut-être bien des humains, finalement. »

La fascination qu’exerce aujourd’hui encore la construction des Etats-Unis peut s’expliquer autant par sa proximité historique et sa violence que par la mythologie qu’en ont élaborée le cinéma et la littérature dans l’imaginaire collectif autour de la conquête de l’Ouest. En quelques années seulement, le pays, en rejoignant la côte Pacifique et en annexant des dizaines de milliers d’hectares, allait doubler sa surface initiale et prendre l’échelle d’un continent. Si nombre d’ouvrages se sont attachés à revenir sur cette expansion effrénée, celui d’Hampton Sides, journaliste et historien américain, a le double mérite de se lire comme un roman tout en étant extrêmement documenté.

Ainsi que l’indique son sous-titre, Kit Carson et la conquête de l’Ouest, cet imposant De sang et de fureur déroule sur presque 500 pages une fresque au souffle confondant qui, en suivant la vie du légendaire guide et éclaireur, démarre à sa naissance et prend fin à sa mort (1809 – 1868). Le choix d’Hampton Sides semble s’imposer de lui-même tant le destin de cet homme épouse celui de son pays. Figure sujette à controverse au même titre que la plupart des protagonistes que l’on croise dans ces pages, Kit Carson démarra sa vie comme trappeur avant que sa connaissance de l’Ouest ne lui permette de devenir guide, notamment pour l’explorateur John Charles Fremont., surnommé « le Dénicheur de pistes ». Ouvrant la voie vers l’Ouest, les deux hommes permirent à des milliers de pionniers de marcher sur leurs traces pour coloniser ces terres jusqu’alors inconnues.

Kit Carson mit ensuite son expérience au service de l’armée, sous les ordres du général Kearny, aux côtés duquel il lutta pour la conquête de la Californie et du Nouveau-Mexique, concrétisant ainsi la vision du président de l’époque, l’ambitieux et inépuisable James Knox Polk.

Photo : archives du gouvernement. La Longue Marche des Navajos.

La dernière partie de sa vie sera consacrée à la mise en place du projet de James Henry Carleton, lieutenant-colonel de l’U.S. Army. Après des années d’affrontements avec les indiens Navajos, celui-ci propose de les contraindre à se rendre et à s’installer à plus de 600 kilomètres à l’est de leur territoire de l’époque, loin des colons victimes de leur légitime colère et de leur désir de vengeance. Kit Carson, après avoir initialement refusé, se met au service du militaire obnubilé par son plan et applique consciencieusement les consignes visant à saper la puissance des Navajos. Les pourchassant sans relâche, détruisant systématiquement leurs champs de maïs et leurs réserves de nourriture, brûlant leurs villages, les traquant jusqu’au coeur du Canyon de Chelly, leur ultime refuge, Carson et ses hommes parviennent à venir à bout de ce peuple fier et courageux, qui finira, après l’épisode appelé la Longue Marche, par s’installer sur les terres que Carleton lui avait réservées. Les américains souhaitaient ainsi sédentariser les amérindiens et en faire des agriculteurs mais l’expérience tourna au fiasco total et plus de mille navajos sur un total d’environ trois mille périrent durant les quatre années que dura l’expérience. Le général William Tecuseh Sherman leur permit finalement de retrouver leurs terres, dont il prit garde de réduire considérablement la superficie, en leur enjoignant de ne plus jamais se montrer belliqueux. Les puissants Navajos n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes quand ils purent, en 1868, regagner leur contrée, où leurs descendants vivent encore aujourd’hui.

Hampton Sides évite l’écueil de la glorification des hommes dont il est question ici, ces quelques figures qui, mues par une ambition démesurée et une volonté de fer, ont mis à terre les tribus qui s’opposaient à la colonisation de leurs terres et se sont également emparés de la Californie et d’une grande partie du Mexique. Carson, pas plus que les autres, n’est exempt de reproches, en particulier dans la férocité avec laquelle il a appliqué la politique de la terre brûlée amenant la reddition des Navajos, lui qui avait une indienne Arapaho comme première épouse. L’extrait ci-dessous est assez révélateur de la mentalité de ces pionniers, il est attribué à James Henry Carleton :

« C’est un spectacle touchant que celui de ce peuple tout entier quittant les terres de ses ancêtres (…) Ils nous ont vaillamment combattus pendant des années; ils ont héroïquement défendu leurs montagnes et leurs prodigieux canyons; mais ils ont fini par s’apercevoir que leur destin, à eux aussi, était de céder la place à l’essor insatiable de notre race. »

Parfaitement documenté et riche d’une bibliographie de plus de trente pages, De sang et de fureur est également complété par quelques photos et illustrations d’époque qui ajoutent à son intérêt. Jamais ennuyeux, le récit que fait Hampton Sides de ce demi-siècle de bruit et de violence se dévore comme un roman qui, contrairement aux publications qui fleurissaient à l’époque, ne cherche pas à enjoliver le portrait de ses protagonistes et n’hésite pas à en pointer les faiblesses. Il parvient même à livrer certains passages poignants, notamment dans sa dernière partie. Un texte essentiel pour qui s’intéresse aux Etats-Unis, susceptible d’apporter un éclairage intéressant sur ce qu’est le pays aujourd’hui encore.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Séverine Weiss.

Yann.

De sang et de fureur, Kit Carson et la conquête de l’Ouest, Hampton Sides, Paulsen, 532 p. , 24€90.

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