Animus, Jean-Baptiste Ferrero (Ramsay) – Seb

Photo Sébastien Vidal.

« Je n’admets rien du tout. Moi qui ai endossé tant de dépouilles, vécu tant de vies, occupé tant de corps, je sais que tout cela est de la foutaise. Il n’y a pas de Juifs, de Français, d’Allemands, de Mongols ou d’Apaches. Il n’y a que des sacs à viscères bourrés de doutes, qui parcourent leurs vies sur des jambes torses, fabriquent des objets inutiles, rêvent d’amour, s’entretuent sans raison et contemplent les étoiles avec nostalgie. Il n’y a rien d’autre. Rien. »

Première guerre mondiale. Lors d’un assaut stupide commandé par ses supérieurs, Pierre Tallandier est déchiqueté par les balles d’une mitrailleuse ennemie. Il survit malgré tout, mais à quel prix ! amputation des quatre membres, la bouche emportée, les paupières arrachées. Il n’est plus « qu’un objet encombrant refusant de mourir, un paquetage inerte dans les fourgons de la guerre. » Un jour, alors que son infirmière lui prodigue ses soins quotidiens, il se retrouve dans sa tête, voit ce qu’elle voit, ressent ce qu’elle ressent et surtout, il a droit au terrible spectacle de son corps martyrisé et détruit, à son visage ravagé. Il se contemple et comprend qu’il se trouve dans le corps de sa soignante. Puis il réintègre son véritable corps dévasté, qui n’est plus qu’un abri pour son âme, une grotte humide et silencieuse avec un plafond blanc et fissuré où une heure dure mille ans. La découverte effarante de ce pouvoir singulier va changer à tout jamais sa vie.

Pendant quelques jours j’ai marché aux côtés de Pierre Tallandier, enfin pas exactement Pierre Tallandier. J’ai vécu les aventures extraordinaires de Pierre, mais aussi d’Agathe, Lucien, Tom, Joseph, Astrid, Pablo, Luigi, Iaroslav, Milena, Henri, Jules, Basil, Sarah et tant d’autres.

J’ai suivi cet homme, cette femme, « cet être » serait un terme sûrement plus juste. Avec ce pouvoir de changer de corps, de trimballer son âme, Jean-Baptiste Ferrero instille une goutte de Fantastique dans un récit historique. Et cette goutte va se diluer dans la grande Histoire, elle va se faufiler comme l’esprit de Pierre Tallandier, muer, muter, coloniser d’autres corps avec un but permanent, vivre ! Ce pouvoir unique sera le fil rouge sang d’un roman qui m’a marqué par sa profondeur.

Il faut se mettre un instant à la place de Pierre Tallandier. La vie lui sourit de toutes ses années à vivre, il est un homme heureux. Et puis en quelques secondes la guerre lui prend tout ce qu’il possède de cher. Malgré tout il survit. Mais survivre ne l’intéresse pas alors qu’il entrevoit la possibilité de vivre vraiment, d’être libre, de se mouvoir, de quitter ce corps-charnier plus immobile qu’un rocher. Au fur et à mesure, nous suivons l’évolution de Pierre Tallandier. S’il passe de corps en corps cela ne se fait pas en un claquement de doigt, c’est d’abord un acte hésitant, perclus de doutes et de peur, c’est pénible, douloureux, angoissant, c’est comme explorer des lieux inconnus à chaque fois et sans savoir si on en reviendra.

La psychologie du héros est superbement travaillée. Je peine à imaginer l’énergie que l’auteur a dû dépenser pour parvenir à ce résultat spectaculaire, j’ai peine à imaginer l’implication qu’il lui a fallu, les sacrifices, l’interminable colonne des heures de doute, de déception, de retour en arrière, de joie, de création. En fait non, je ne peine pas, j’imagine assez facilement la dose de volonté dont il a usé, l’acharnement à écrire qu’il a nourri lorsque le doute le harcelait comme les abeilles tueuses allemandes. Je sais un peu la pugnacité dont il a fait preuve pour nous offrir ce roman, dans cette forme très aboutie, si profonde, si cultivée et à l’écriture lumineuse. Parce que si l’âme de Pierre Tallandier utilise nombre de véhicules pour continuer la grande aventure de la vie, sa propre histoire est portée par une écriture soignée, lettrée, attentive à chaque instant, chaque personnage, chaque mouvement.

Animus recèle un bon paquet de moments de bravoure, stylistiquement parlant. Jean-Baptiste Ferrero a bossé dur, il a écrit, réécrit, effacer, recommencé, et de nouveau persévéré. Mais le jeu en valait la chandelle. La construction du roman a dû être complexe pour l’auteur mais s’avère limpide pour le lecteur. Les changements de narrateurs, les différents journaux intimes, les lettres, les Unes de la presse, loin de perturber le lecteur et de le désorienter apporte à chaque fois quelque chose de fort, sur les personnages et sur l’époque, la société de ce temps-là. Parce que Jean-Baptiste Ferrero a trop l’habitude d’observer ses contemporains pour négliger ses personnages, même ceux qui ne font que passer. Une telle implication, un tel acharnement à soigner l’ouvrage force le respect.

Si le titre est une référence à Carl Jung, il ne fait qu’annoncer la couleur et l’on est très loin d’imaginer ce qui nous attend. La férocité de la guerre, son absurdité, sa colossale injustice et son inutilité sont exposées au grand jour. Mais ce qui se déroule dans le secret obscur des corps, des âmes, est aussi dévoilé avec une grande sensibilité, parfois sans aménité, avec rudesse même. Mais c’est pour notre bien. Le politiquement correct se fait botter son gros cul flasque à de nombreuses reprises et c’est jouissif.

Mais la grande performance de l’auteur, c’est d’avoir réussi à être, comme le disait Big Jim Harrison, le fermier, mais aussi le fils du fermier, et encore plus dur, la fille du fermier. Lorsque l’auteur tente de comprendre le corps de la femme, quand il revêt sa peau et son âme, c’est émouvant et tendre. Animus, c’est aussi un voyage dans le monde féminin, par le corps, par l’esprit, par les sensations éprouvées. Et l’auteur n’a pas ménagé ses efforts, et ça paye, ça sent la vérité, et si ce n’est pas la vérité (après tout, je ne suis qu’un homme), ça pue la sincérité. Et pour moi, la sincérité est une forme de vérité.

J’ai été impressionné par la manière dont Jean-Baptiste Ferrero a conduit son histoire, comment il fait évoluer son héros, qui n’est pas tout blanc, loin s’en faut, mais qui bénéficie d’excuses. Au fil des « véhicules » que son âme emprunte, il s’interroge, doute du bien-fondé de son action, il mute, s’ouvre à des considérations importantes, il fait son chemin d’humain vivant qui apprend d’une expérience saisissante. Mais quelque soit le côté extraordinaire de l’expérience, quelque soit le monumental pouvoir dont il jouit, ce n’est jamais un blanc-seing, ce n’est jamais gratuit, il y a toujours un prix à payer, une leçon à retenir.

Si nous rencontrons beaucoup de gens qui perdent quelque chose dans ce roman, où ce qui est acquis ne l’est toujours que de manière temporaire, il est une chose qui gagne à la fin, et cette chose magnifique c’est l’Humanisme. D’une certaine façon, l’auteur boucle la boucle avec panache et sensibilité.

Les reproductions des Unes de différents journaux remettent en perspective l’atmosphère de l’époque, dépoussièrent les idéologies qui trainaient dans les rues sombres, racontent la bien-pensance du moment.

Je n’ai en fait qu’un seul reproche à nourrir à l’encontre ce très beau roman, c’est le choix de la police d’écriture concernant le journal que tient un des personnages, Auguste Carradec. La typographie, qui, dans un souci de réalisme, avait certainement pour but de reproduire l’écriture manuscrite m’a été pénible à déchiffrer, à tel point que j’espérais qu’il n’y aurait pas trop de passages relatifs à ce fameux journal. Mais ces quelques dizaines de pages éparpillées sur toute la longueur du roman ne doivent pas vous effrayer, parce que ce serait passer à côté d’un très beau et très profond roman, qui va chercher en nous des sentiments parfois enfouis, des souvenirs, des pensées. Et puis, peut-être que cette écriture ne vous gênera pas.

C’est un roman qui remue les tripes, et chose fondamentale, qui donne une voix à ceux qui n’en ont jamais eu.

C’est un roman qui tente de répondre à cette question essentielle : qui est ce « Je » qui veut à tout prix vivre ?

Seb.

Animus, Jean-Baptiste Ferrero, éditions Ramsay, 412 p. , 20€.

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