L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte (Le Mot et Le Reste) – Yann

Photo : Yann Leray.

En publiant le roman d’Elise Turcotte peu de temps après ceux de ses compatriotes Marie-Eve Savigny et Eric Forbes, Le Mot et Le Reste creuse son sillon québécois et nous permet, cette fois encore, de découvrir une nouvelle voix de la Belle Province. Mais, sans le vouloir, l’éditeur marseillais nous induit également en erreur puisque, confits dans nos certitudes, on voyait déjà dans cette Apparition du chevreuil un polar dans la continuité de Sans terre ou Amqui.

Alors, bien sûr, on reste ici dans le registre du noir mais le sujet qu’aborde Elise Turcotte, bien loin de toute fiction, est avant tout un vrai problème de société. Si elle a choisi l’angle du roman noir pour l’aborder, son texte pourrait cependant être publié sous une étiquette plus générale sans que nul n’y trouve à redire. Et c’est bien pour cette raison que L’apparition du chevreuil s’avère finalement plus glaçant, plus déstabilisant que nombre d’autres polars : ici, le mal est insidieux mais quotidien, vicieux mais omniprésent.

La narratrice, dont nous ignorerons le nom, est une écrivaine féministe et militante. Suite à de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux, elle se résoud à fermer ses comptes et à s’isoler quelques semaines dans un chalet au coeur des montagnes. Ces moments de solitude sont l’occasion pour elle de remonter le fil des événements et de réaliser que l’arrivée du beau-frère au sein de la famille a bouleversé l’équilibre des choses. Seule à tenter d’affronter cet homme cruel et manipulateur, elle comprend à présent que les menaces qui pèsent sur elles dépassent le harcèlement en ligne …

L’apparition du chevreuil n’est pas un roman féministe. C’est un texte sur la violence des hommes, sur la manipulation et la peur. Le personnage du beau-frère, inquiétant s’il en est, donne un visage à cette menace sourde, à cet homme qui se refuse à envisager un seul instant la possibilité d’avoir tort. Tyran domestique assez rusé pour éviter la violence frontale, il instaure chez lui une atmosphère étouffante contre laquelle aucun membre de la famille ne s’élève, à l’exception de la narratrice, ce qui lui vaudra à la fois les foudres du beau-frère et une espèce de mise au ban quasi générale qui en dit long sur le pouvoir de cet homme.

« On peut s’accrocher aux détails de la vie quotidienne, là où il n’y a pas de chien mort ni d’ombre d’ours ; on peut se faire un nid dans l’angoisse, peu importe l’intensité de celle-ci. Ainsi, l’enfant respire sans faire de bruit, en dedans, dans une cavité où la peur lui est familière. »

La narration d’Élise Turcotte peut sembler déroutante au premier abord et le début du roman nécessite quelques efforts pour y entrer complètement mais ce choix narratif illustre finalement avec beaucoup de justesse l’état d’esprit de sa principale protagoniste, perturbée par les récents événements et de plus en plus déstabilisée quand elle réalise que le beau-frère a retrouvé sa trace. Mais l’autrice garde fermement le fil de son récit et livre un roman tendu et resserré (154 pages) où le décor sauvage et enneigé vient ajouter au poids du malaise.

L’apparition du chevreuil, malgré sa brièveté, a la force d’un grand texte et Élise Turcotte s’y affirme comme une romancière avec laquelle il faut compter, en prise avec notre époque et les nouvelles formes qu’ y prennent le harcèlement et la manipulation.

Yann .

L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte, Le Mot et Le Reste, 154 p. , 15€.

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