Taqawan, Eric Plamondon (Quidam / Le Livre de Poche) – Seb

« L’ange annonciateur prend la forme d’un hélicoptère des forces de l’ordre qui ouvre la marche de trois cents hommes armés. Casqués, matraque en main, ils avancent sous la bannière de la Sûreté du Québec. Les bottes claquent, le tournoiement des pales ride les eaux et couche les herbes. La police assiège le territoire des Amérindiens. Les bateaux fendent l’eau et déchirent les filets. Côté Nouveau-Brunswick, le pont Van Horne est bloqué par la Gendarmerie royale. Les indiens sont encerclés par la cavalerie, le ton monte. On serre les rangs, on se regroupe. Le pouvoir veut en découdre. Ça s’appelle une démonstration de force. » 

Eric Plamondon est passé en 2019 pas loin de chez moi, il était invité au très beau salon Vins Noirs à Limoges. Je n’avais pu m’y rendre mais un ami m’avait dit le plus grand bien de cet auteur québécois. J’ai pour habitude de lui faire souvent confiance.

Oui, je sais, vous voulez en savoir plus sur l’histoire. Comme le montre l’incipit, le 11 juin 1981, la police du Québec débarque dans la réserve indienne de Restigouche pour une sombre et stupide histoire de quotas de saumons pêchés par les Mi’gmaq. La violence de l’intervention émeut le pays. Les indiens, habituellement invisibles dans la société, s’installent au premier plan. Et leur sort n’est pas beau à voir, pas de quoi être fier côté Québec.

En parallèle, une adolescente disparaît et un agent de la protection de la faune démissionne de son poste. Il y a aussi une jeune enseignante française de passage, un vieil indien quasi-ermite et un scientifique velu sur l’histoire de la colonisation. Tout cela peut paraître sans lien, pourtant il y en a un, et même plusieurs. C’est tout le miel de ce roman.

Rivière Cascapédia – Gaspésie.

Au tout début, nous lisons une succession de très courts chapitres qui abordent des sujets très disparates, cela part dans tous les sens et je dois avouer que c’est un peu déstabilisant. Ce n’est pas quelque chose de mal d’être déstabilisé, en littérature c’est plutôt bon signe. Donc les chapitres se succèdent et on n’a pas la moindre idée de l’endroit où veut nous mener l’auteur. Au bout d’un certain temps, pas trop long, on commence à faire corps avec le récit avec l’entrée en scène d’Yves Leclerc, l’agent démissionnaire. À partir de ce moment, la piste commence à être légèrement visible, on ne sait toujours pas où l’on va mais on a un chemin à suivre.

Je ne sais pas comment le dire, Eric Plamondon parvient à nous faire entrer en douceur dans la grande violence, comme une personne frileuse entre dans l’eau au début de l’été. Ensuite ça devient fou, ça devient terriblement réel et crédible. Les personnages font beaucoup pour cela. Sans jamais nous ennuyer, l’auteur nous fait découvrir le fonctionnement d’un pays, son histoire complexe, son passif, ses tabous, ses injustices. Il montre sans jamais juger la vision d’un monde essentiellement blanc, ses effets dans le territoire et sur les minorités indiennes.

Une phrase au détour d’une page le dit mieux que moi : Pour être un peuple, il faut connaître les mêmes histoires, en faire partie. »

Et puis cette autre phrase page 102 qui pourrait s’appliquer à tout le continent : « Au Québec on a tous du sang indien. Si c’est pas dans les veines c’est sur les mains. »

L’ensemble du roman finit par être très homogène, comme une explosion à l’envers, chaque shrapnel revient des alentours où il a été propulsé pour s’assembler aux autres. On est très au-dessus d’une simple enquête, avec un mystère et des secrets enfouis à déterrer. Il y a cette approche sociétale très vaste, qui se faufile dans les strates sociales et aussi politiques, parce que le Québec ce n’est pas simple, c’est aussi le Canada qui a son mot à dire en matière Indienne.

La langue utilisée par Eric Plamondon est un vrai régal. Elle saute d’une description d’une forêt à la nonchalance d’une rivière. On passe par des cabanes isolées à la frénésie de la ville, avec ses ponts, ses bouchons, son rythme qui lui est propre. Et puis voilà les expressions, celles qui apportent un supplément au langage et favorisent l’immersion.

Des expressions nées là-bas, dans les congères et sous les frondaisons, sous ce ciel si vaste qu’il ignore les limites terrestres, dans ce grand mélange à ce croisement des destins entre 1650 et aujourd’hui. Toutes ces générations qui se sont empilées, mélangées, venant de tant de pays différents, métissant leur parler, piochant dans les images et les accents, pour se façonner cette langue unique, en prise avec son histoire et son territoire. Alors pour le lecteur c’est la fête aux oreilles, l’auteur nous sert du bec sucré, en beau fusil contre, mon ostie de chien sale, crisse-moé patience, quand on pogne, il y a des trucs pure laine, un chum, certains crissent la marde, là-bas on débarre des portes et on dit Heille pour dire salut. Rien que ce voyage-là vaut le détour parce qu’il nous installe dans cette contrée immense, le Gespeg, le bout de la terre.

Lisez ce roman, vous en apprendrez beaucoup sur le saumon, sur l’identité indienne, sur ce Québec qui nous fait tant rêver. Et vous verrez que les hommes sont les mêmes partout sur la planète. Ils portent cette dualité d’humanité et de violence, tantôt une bénédiction, tantôt une malédiction.

Traduit du canadien par…non j’déconne !

Seb.

Taqawan, Eric Plamondon, Quidam Editeur et Le Livre de Poche, 196 p., 20€. / 224 p., 7€40.

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