Shuni, Naomi Fontaine (Mémoire d’Encrier) – Yann

Paru en 2015 aux défuntes éditions du Serpent à Plumes, Kuessipan, premier roman de la jeune Naomi Fontaine (23 ans à l’époque) avait fait forte impression à la fois par sa langue et la puissance des sentiments qu’elle y exprimait. On y découvrait les thèmes sur lesquels elle construit à son rythme une oeuvre profondément humaine, à savoir l’attachement indéfectible qu’elle porte à son peuple, les Innus du Canada, et une inquiétude constante face aux sombres perspectives d’avenir de cette communauté. Shuni, son troisième roman, est, comme les précédents, publié chez la maison québécoise Mémoire d’Encrier.

Sous-titré Ce que tu dois savoir, Julie, ce texte se présente comme un long courrier adressé à Shuni, amie de l’auteure, venue de la ville afin d’aider les jeunes de la communauté Innue. Emaillé d’anecdotes et de citations d’auteures et de poétesses innues, Shuni est ainsi constitué de courts chapitres au fil desquels Naomi Fontaine, devenue mère, revient sur l’histoire de son peuple en même temps que sur la sienne. Incroyablement forte quand il s’agit de prendre la défense des siens et de leur héritage, elle apparaît également fragile et parfois désemparée face aux préjugés dont souffrent encore les Innus, y compris (et c’est peut-être bien là le plus difficile à supporter) de la part de celles et ceux qui prétendent leur venir en aide.

Sa colère est palpable quand elle revient sur l’époque maudite où le gouvernement québécois instaura des réserves pour les Innus, délimitées par de hautes clôtures métalliques.

« Des années plus tard, les autorités ont démonté la clôture qu’ils avaient érigée. Mais il était tard déjà, nous étions nés enfermés et cet enfermement était devenu notre salut. Nous les nomades, les voyageurs, ceux qui avaient pour territoire le Nord tout entier, nous avons fini par croire que cette clôture nous protégeait. Contre le mépris, les arnaques, la haine de ceux qui l’avaient érigée. Les barrières les plus solides sont celles qui subsistent dans l’esprit. »

Quoi de plus terrible, en effet, pour un peuple chez qui la liberté est un concept « intrinsèque à tout ce qui existe« , à tel point qu’aucun mot innu n’existe pour le dire. La liberté n’est définissable qu’ « en nommant la fin d’un enfermement ». Aujourd’hui devenue plus ou moins malgré elle porte-parole de sa communauté, Naomi Fontaine voyage à travers le monde et continue d’affronter des préjugés tenaces et un regard souvent condescendant de la part de celles et ceux qui pensent que la société moderne a apporté le progrès à ces peuples reculés. Mais le plus grand mal qui leur ait été fait, c’est une idée qui l’a commis, celle « qu’une race puisse être supérieure à une autre« . Il faudra donc aux Innus la force de vivre avec cette croyance inconcevable et parvenir à garder leur fierté d’être ce qu’ils sont. On lira ici des lignes terribles sur la souffrance engendrée par ce mépris institutionnel et on prendra ainsi conscience de la force de caractère nécessaire pour le surmonter et faire de cette « faiblesse » une vraie force, une dignité indéracinable.

En 150 pages, Naomi Fontaine dépeint un portrait sans fard des siens et de leur histoire. Elle ne commet pas l’erreur d’accuser le monde moderne de tous les maux, même si les torts commis sont indéniables. D’une voix forte et souvent bouleversante, elle s’adresse également à son fils, essayant de le préparer à ce qu’il risque de vivre et d’entendre à cause de ses origines.

« Parfois, les gens ne t’aimeront pas parce que tu es différent. ils ne trouveront pas dans leur coeur assez d’espace pour ta différence (…) Parfois, ils seront plusieurs et toi tu seras seul. Et ça te fera souffrir, évidemment. Ça fait souffrir de ne pas être aimé. Mais sache une chose, mon coeur, c’est le seul pouvoir qu’ils auront sur toi. »

Ici, la tendresse côtoie la colère, la honte fait vaciller la fierté, l’amour aide à garder la tête haute. Ici, les sentiments ne sont pas des mots vains et l’on apprendra finalement que, plutôt que de résilience, c’est de résistance qu’il faut parler quand on évoque le destin des Innus. Shuni est le pendant parfait à Nirliit, le récit de Juliana Léveillé-Trudel qui nous avait secoués il y a quelques mois et dont vous pouvez retrouver la chronique ici.

Yann.

Shuni, Naomi Fontaine, Mémoire d’Encrier, 160 p. , 17€.

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