Le détour, Luce d’Eramo (Le Tripode) – Fanny

Pour commencer à vous parler du Détour (traduction investie de Corinne Lucas Fiorato), j’ai trouvé plus aisé de vous adresser le mot de l’éditeur, à savoir l’excellente maison du Tripode :
« Nous devons la découverte du présent ouvrage à un bref passage des carnets intimes de Goliarda Sapienza : « Fini de lire « Le Détour » de Luce d’Eramo, assurément le plus beau livre de ces dix dernières années et peut-être un chef-d’œuvre absolu ; cela m’obligera à relire « Si c’est un homme » et « Le dernier des Justes », pour vérifier ce que je soupçonne. C’est à dire que le livre de Luce est le plus actuel sur ce sujet, le plus durement approfondi dans la démonstration de l’aventure nazie, le plus polémique et courageux. »

Ces textes, témoignages et analyses de Luce ont été écrits en 1953, 1954, 1961, 1975 et 1977.

Tout d’abord la force de Luce d’Eramo, cette obstination absolue de vouloir savoir puis de vouloir vivre en conscience, ce fut comme une claque.
D’Eramo faisait partie d’une famille de dignitaires fascistes italiens. J’utilise l’imparfait car la jeune Luce, à défaut de tout remettre en cause -ce n’était pas encore ce moment- se posait des questions et n’obtenait que des réponses évasives, dans l’air du temps sous le signe des chemises noires.
Alors, elle, l’étudiante chercheuse de réponses, partit, s’évada plutôt, avec, dans son baluchon, deux portraits, celui de Mussolini et l’autre d’Hitler ; direction les camps de travail nazis. Tout un personnage voyez-vous.
Et c’est ce qui est attachant dans son récit car d’Eramo ne cache rien, sorte de chat sauvage bousculé dans ses certitudes, têtue comme une mule, instinctive, perturbante, libre… et se posant la question éternellement philosophique de ce qu’est cette liberté.
Son extrême franchise m’a plu, ce ton qui ne supporte ni le jugement hâtif, ni la complaisance, ni la pitié, ni la bêtise. D’Eramo porte en elle le courage de se frotter à ses antagonismes, ses colères, ses erreurs, ses fantômes.

Le texte débute par son évasion du camp de Dachau. Dans un style étonnamment précis, Luce D’Eramo nous donne à ressentir son histoire et c’est passionnant dès ses tout premiers instants.
J’y ai ressenti l’ampleur du mouvement qui s’opère en elle, cette anarchie, sa survie, ses camarades, ses rencontres, ses ennemi(e)s, ceux et celles qui se prennent dans une furieuse envie de gratter ce qui reste de vie, les paillasses, le rejet de ce qu’elle est et représente, l’incompréhension et finalement le combat, sans cesse, contre toute idéologie.

Et puis il y a ce passage intitulé « Sous les pierres », écrit en 61 où Luce D’Eramo nous fait entrer dans ses tripes, littéralement. Son acharnement à nous décrire sa lutte assourdissante avec ce corps disloqué suite à la chute d’un mur, la perte définitive de ses jambes et ce rejet constant de toute forme d’apitoiement.
Luce analysera, plus tard, cette « prison totale », « l’idiote » qu’elle se dit être à ce moment, de se cacher derrière cet optimisme à tout crin, ne voulant pas travailler sa vérité intérieure, beaucoup plus tourmentée.
J’ai aimé cette seconde partie, plus « analytique » quoique toujours aussi vibrante d’énergie et d’intelligence, où D’Eramo reconstitue le fil d’elle-même, de ses engagements politiques, toutes ces décisions prises depuis ce moment du « Détour » (« Deviazione« ) tatoué en elle pour toujours.

Voici un récit qui ne fait pas dans la demi-mesure en auscultant tout autant la part sombre de l’humanité que sa lumière.
Un ouvrage absolu et nécessaire.
Coup au ❤️ façon « forza ».

Fanny.

Le détour, Luce d’Eramo, Le Tripode, 419 p. , 25 euros.

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