Asphalte, 10 ans sur la route – Entretien avec Estelle Durand et Claire Duvivier – Yann

Claire Duvivier et Estelle Durand – Crédit photo : Olivier Dion.
  • Vous vous connaissiez depuis longtemps, toutes les deux, au moment de lancer le projet Asphalte ?

Estelle Durand : On s’est rencontrées en 2004, l’année de notre DESS édition à la Sorbonne, dernière année d’études, celle de l’insouciance mais aussi de tous les projets.

  • J’ai lu à plusieurs reprises des propos tenus par des éditeurs expliquant que, s’ils s’étaient lancés, c’était pour pouvoir éditer des livres qu’ils avaient envie de lire. En ce qui vous concerne, quel est le déclic qui vous a poussées dans cette aventure ?

Estelle : Je ne parlerais pas de déclic, mais plutôt d’un projet qui a mûri petit à petit. Vu que nous sommes deux aux manettes, le champ d’intersection de nos goûts, là où ceux-ci se rejoignent, c’est la littérature, et plus précisément, celle de la ville, du voyage et le mélange des genres. On avait envie de monter une maison qui ait un cap, une identité cohérents, une sorte d’auberge qui accueillerait des auteurs du monde entier et des textes autour de ces thématiques.

  • Avec le recul, comment voyez-vous les premiers temps d’Asphalte ? Les choses se sont-elles plus ou moins passées comme vous l’imaginiez ou, au contraire, vous a-t-il fallu revoir certaines idées concernant le métier ?

Claire Duvivier : Je me rends compte a posteriori combien nous étions jeunes quand nous avons lancé Asphalte, et nos premières expériences dans l’édition (stages, CDD) bien insuffisantes. Forcément, c’était un peu rock’n’roll… Mais cela a aussi été une force : nous étions encore dans un processus d’apprentissage, nous n’avons pas eu à déconstruire entièrement nos pratiques pour repartir de zéro. Nous nous sommes adaptées et nous avons appris.

Estelle : Il y a eu des tâtonnements au niveau de l’identité visuelle, en constante évolution – et c’est finalement bien normal de vouloir faire évoluer nos marqueurs visuels en même temps que nous-mêmes évoluons dans nos goûts, etc.

Il a fallu aussi énormément de patience, tout un travail de présentation de la maison, quasi pédagogique, pour sortir des cases dans lesquelles la maison et le catalogue ont été mis suite à nos premières publications.

  • Comment organisez-vous le partage du travail entre vous ? Cette organisation a-t-elle évolué au fil du temps ?

Estelle : Nous sommes toutes les deux éditrices, et pour le reste (qui représente une part de travail non négligeable !) nous nous partageons les tâches. Claire s’occupe de ce qui relève de la fabrication, du numérique, du site Internet… et de la comptabilité (tout n’est pas rose dans le métier). Je m’occupe de la communication, avec les libraires et la presse… et de l’administratif (chacun sa croix).

Claire : Pour ce qui est de l’éditorial proprement dit, nous travaillons sur tous les titres : pas de partage de catalogue… Ce qui est la raison pour laquelle nous devons avoir toutes les deux le coup de foudre pour un manuscrit avant de le publier ! Il est capital pour nous que chacune soit à même de défendre tous nos livres avec la même passion. Mais en pratique, afin que l’auteur/autrice ou le traducteur/traductrice n’ait qu’une seule interlocutrice, pour chaque titre l’une de nous deux prend le rôle de l’éditrice, et l’autre celui de l’assistante éditoriale, qui porte un œil neuf sur le texte retravaillé.

  • Comment définiriez-vous la base éditoriale d’Asphalte à ses débuts ? Diriez-vous qu’elle est restée la même ?

Claire : Au début, la base, c’était vraiment l’aspect urbain, le voyage, une aspiration je dirais cosmopolite. Au fur et à mesure, d’autres lignes de force se sont dessinées : nous nous sommes rendu compte que nos textes parlaient également beaucoup de musique, et que la composante sociale était souvent présente. Mais c’était plus un enrichissement qu’une évolution.

Estelle : Entre 2010 et 2014, nous avons publié uniquement des auteurs étrangers. C’est en 2014 que nous avons enfin accueilli notre premier auteur français, en la personne de Timothée Demeillers. Une sacrée évolution ! Les éléments fondamentaux de l’esprit Asphalte n’ont pas vraiment changé même si notre champ s’est forcément élargi, que ce soit au niveau des aires géographiques de nos auteurs ou des questions soulevées dans leurs textes. Il n’a jamais été question de s’enfermer dans des lignes qu’on aurait nous-mêmes tracées, mais de découvrir des auteurs et les suivre dans la progression de leur travail littéraire. Le risque pour une maison et de s’enfermer en ne publiant que des auteurs « maison » et de rester dans sa zone de confort. Nous veillons à proposer de nouvelles voix, étrangères et françaises ; en 2020 nous avons ainsi publié Ricardo Romero, auteur argentin, dont le roman Je suis l’hiver a bien fonctionné auprès des libraires et des lecteurs, pour notre plus grande joie. En octobre prochain, nous accueillons un nouvel auteur français au catalogue, Diniz Galhos. Son roman Hakim est une fuite effrénée depuis l’aéroport de Roissy, la traversée paranoïaque d’un Paris cerné par les sirènes et la police.

  • Malgré la diversité et l’éclectisme abordés précédemment, l’Amérique du sud semble être sur-représentée par rapport aux autres continents. Une raison particulière à cet état de fait ? C’est un choix ou plutôt le résultat d’opportunités et de rencontres ?

Claire : C’est vrai que notre catalogue présente une forte dominante argentine… Nous avons publié Roberto Arlt, un classique, puis des contemporains, Félix Bruzzone, Leandro Avalos Blacha, Guillermo Saccomanno… Puis des auteurs d’autres pays latinoaméricains, Chili, Pérou, Cuba… Puis d’autres auteurs hispanophones… On s’est rendu compte qu’on était accros !

Estelle : Chaque livre est le fruit de rencontres, d’opportunité, de « just in time ». Tirer un fil, c’est en tirer dix et la plongée dans le paysage éditorial sud-américain, plus particulièrement argentin au début, s’est révélé une source inépuisable de découvertes enthousiasmantes. De fil en aiguille, nos traductrices et traducteurs, les agents, les auteurs eux-mêmes nous ont aussi apporté des suggestions de plumes et de romans. Je précise toutefois que nous avons ces dernières années édité également des auteurs tunisien, australien, allemand, portugais… J

  • Après 10 ans d’Asphalte, quelle est votre plus grande fierté ? Et votre plus grand regret, si vous en avez, bien sûr ?

Claire : Notre plus grande fierté, c’est d’être encore là ! Mais nous le devons à nos auteurs et à tous ceux qui les soutiennent, à commencer par les libraires et les lecteurs. Pour ce qui est des regrets, joker…

Estelle : Les regrets, mieux vaut ne pas en avoir. Mais évidemment on aura toujours un pincement au cœur en pensant à ces excellents textes, ces excellents auteurs qui n’ont pas eu la visibilité souhaitée.

  • Sur un marché du livre plutôt tendu en France, pensez-vous avoir réussi à faire votre place ? Les libraires vous ont-ils suivies, aidées ou conseillées, parfois ?

Estelle : Que signifie se faire sa place ? Vaste question. Chaque livre constitue un nouveau défi, rien n’est jamais acquis, même si bien entendu nous avons le plaisir de constater que peu à peu les libraires, journalistes et lecteurs reconnaissent la qualité de notre travail éditorial et de choix d’auteurs. Le travail de longue haleine porte ses fruits, mais il est sans cesse à poursuivre, à renouveler, à repenser même. Certains libraires nous suivent depuis le début, et ce noyau dur est inestimable. C’est grâce à lui que nous avons grandi, que la maison s’est développée, que des lecteurs ont connu nos livres et nos auteurs. D’autres nous ont rejointes en chemin, d’autres découvrent notre catalogue avec un ou plusieurs titres récents. Evidemment on pense aussi à toutes celles et ceux qui vont aimer notre titre de la rentrée, Demain la brume, le nouveau Timothée Demeillers !

  • Quelles lectrices êtes-vous ? Avez-vous le temps de lire autre chose que les manuscrits que vous recevez ?

Estelle : Heureusement que oui ! C’est important de se nourrir ailleurs, de se ressourcer avec d’autres littératures. Je lis de la littérature essentiellement contemporaine, française et étrangère. Quelques romans noirs. Pendant le confinement, j’ai beaucoup lu, c’était une évasion nécessaire. J’ai particulièrement aimé Et toujours en été de Julie Wolkenstein (un livre quasi conceptuel, entre l’escape game et la tentative d’épuisement d’un lieu – la maison de famille) et le dernier Lighieri Il est des hommes qui se perdront toujours. La relecture de Ballard m’a aussi accompagnée, et j’étais très heureuse d’avoir acheté le premier volume des œuvres complètes de Bolaño juste avant la fermeture des libraires !

Claire : J’ai aussi été accompagnée dans mon confinement par le premier volume de Bolaño, tiens tiens ! Pour ma part j’ai une prédilection pour les auteurs qui jouent avec les étiquettes et les genres littéraires. Parmi mes lectures récentes, Le Chien Noir de Lucie Baratte, Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara, Thecel de Léo Henry, et gros coup de cœur pour Vita Nostra de Marina et Sergueï Diatchenko.

  • La situation actuelle de pandémie et le confinement que vit notre pays signent un ralentissement très fort de l’activité économique, en France comme ailleurs. Comment envisagez-vous 2020 ? Pas facile de fêter un anniversaire dans de telles circonstances ? Ni même de se projeter dans l’avenir ?

Claire : Oui, c’est sûr que pour l’année de nos dix ans, on aurait pu rêver mieux, mais ce n’est pas ce qui importe à présent. Il faut penser à l’essentiel : soutenir la chaîne du livre dans son entier, dans une période où elle risque gros.

Estelle : On se projette dans l’avenir, nous avons adapté notre programme éditorial afin d’éviter d’engorger les librairies entre mai et juillet. Du coup, nous ne ferons paraître que les rééditions en format city-guide de Londres Noir et Los Angeles Noir, avant la rentrée littéraire.

Claire : Pour la rentrée littéraire, nous n’avions prévu qu’un seul titre : le nouveau roman de Timothée Demeillers. Cela ne change pas. En revanche, Hakim dont parlait Estelle plus haut a été repoussé en octobre. C’est peut-être l’un de nos livres les plus politiques : nous voulons prendre plus de temps pour le travailler sereinement auprès des journalistes et des libraires, et maintenant n’est certainement pas le bon moment, bien qu’il puisse faire d’une certaine manière écho à l’actualité.

Le prochain Edyr Augusto a été quant à lui repoussé en 2021. Nous n’en serons que plus heureux de le retrouver !

  • Le soin apporté à l’élaboration de vos ouvrages ainsi que les playlists élaborées par les auteurs pour accompagner la lecture de leurs romans sont parmi les points forts qui marquent l’identité d’Asphalte. Un bon texte ne suffit plus ?

Claire : Tu vois les bonus DVD (à l’époque où l’on regardait encore des DVD) ? Ils n’ajoutent rien au film, surtout si celui-ci est déjà un bijou, mais c’est un plaisir d’esthète d’aller plus loin dans sa découverte de l’œuvre, dans l’exploration de l’univers du créateur. C’est dans cet esprit que nous demandons à l’auteur ou à l’autrice de nous faire cette playlist : on veut permettre au lecteur (et à nous-mêmes, les premières lectrices, tant qu’on y est) d’aller plus loin dans son univers, en découvrant ce qu’il écoute, ce qui lui plaît.

  • Quel est le tirage moyen des ouvrages que vous publiez ? Quel est le plus gros succès d’Asphalte, critique et commercial ?

Claire : Les moyennes, c’est piégeux… Je dirais autour de 2500 pour les premiers tirages, avec des variations. Les plus gros succès, dans les « Fictions », ce sont Tant de chiens de Boris Quercia et Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers. En Asphalte Noir , comme dans la vraie vie, Paris et Marseille se tirent la bourre ! Mais je ne dirai pas qui gagne !

  • Vous avez récemment changé de distributeur, rouage incontournable de la chaîne du livre, et quitté Interforum pour Harmonia Mundi. Est-ce une façon de privilégier la qualité à la quantité ou y a-t-il d’autres raisons à cette évolution ?

Claire : Nous n’avions jamais changé ce partenaire depuis la naissance d’Asphalte, puisque Volumen nous avait prises en diffusion dès nos premières parutions, et malgré le rachat de Volumen par Interforum, c’était toujours une équipe Volumen qui s’occupait d’Asphalte. Mais il y avait la volonté de tenter une nouvelle approche, d’intégrer un catalogue de diffusion avec des éditeurs plus proches de nous en taille, en esprit. Pour nos dix ans, c’était une belle opportunité. Nous avons été très bien accueillies par Harmonia Mundi, l’équipe déborde d’idées, et il est bon de changer parfois d’interlocuteurs, de façons de travailler, de vision du monde du livre. C’est même indispensable !

Estelle : Un nouveau souffle, en somme. Une nouvelle étape qui s’ouvre.

  • 10 ans après le début de l’aventure, j’imagine que la passion est toujours là, moteur nécessaire pour faire tourner Asphalte. N’avez-vous jamais ressenti la crainte de la routine, parvenez-vous encore à vous surprendre ou à vous laisser surprendre ?

Estelle : je vois mal comment faire ce métier sans être passionnée, en effet. Quand on doit faire tourner une (petite) entreprise, ce n’est pas la routine qui nous guette, mais plutôt la surchauffe. Rien de mieux qu’un auteur pour se faire surprendre, au gré des discussions que l’on peut avoir sur ses prochains textes, sur son écriture, sa recherche formelle… C’est on ne peut plus enrichissant. Et dans le livre, le marché lui-même est plein de surprises. Qui aurait pu prédire la belle trajectoire d’un roman noir-mais-pas-polar argentin, mettant en scène un personnage de flic seul, perdu dans l’immensité de la pampa enneigée d’un auteur encore inconnu en France ?

  • Que peut-on vous souhaiter pour les 10 ans qui viennent ?

S’appuyer sur les bases solides patiemment construites pour faire grandir la maison de manière raisonnée, toujours portées par nos enthousiasmes d’éditrices pour les textes ?


 

Yann.

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