Trois saisons d orage, Cécile Coulon (Viviane Hamy / Points) – Seb.

« Au début, l’immensité des lieux protégeait les habitants des regards extérieurs. Néanmoins, si vous donniez un coup de pied dans un caillou au bord d’un chemin désert, quelqu’un demandait le lendemain matin :

– Alors, toujours en colère ?

Certains ne supportaient pas ce manque d’intimité, cette façon de tout savoir, de croire tout savoir. Il n’y avait pas de place, malgré les kilomètres de champs, de routes, de bois désert et silencieux, il n’y avait pas de place où creuser pour enterrer ses trésors, pas d’endroit où pleurer sans que les sanglots inondent la vie des autres. Quand quelqu’un mourait dans les carrières, les Fontaines tremblaient, ses habitants suppliaient cette terre qu’ils habitaient, qu’ils cultivaient, cette terre qui les nourrissait, et parfois, comme pour un échange invisible, leur prenait une femme, un mari, un enfant. »

L’histoire. Les Trois-Gueules, aux Fontaines. Un coin perdu habité par des générations de paysans, un coin perdu qui aurait dû le rester. À la fin de la seconde guerre mondiale, deux frères qui sévissent dans l’industrie de la pierre donnent une nouvelle dimension au village des Fontaines. André, un médecin, s’installe et le bourg trouve son rythme de croisière. Bien des années plus tard, Bénédict, le fils du médecin, prend la relève. Il attire dans ses filets Agnès, une fille de la ville qui jongle avec les mots des autres. C’est le premier orage, beau, illuminé, puissant, inattendu. Plus tard, lorsque l’eau aura coulé sous les ponts, d’autres orages viendront, dévastateurs, violents, cruels.

Cécile Coulon. Le phénomène. L’écrivaine joggeuse dopée au Saint-Nectaire qui fait du quatre minutes au quatrain d’une foulée légère et aérienne. C’est que courir des semi-marathons ça requiert de l’endurance, et elle n’en manque pas. Il en faut pour tenir en tension un roman de plus de 270 pages. 270 pages et plusieurs générations dans sa main, qui s’agitent, se croisent, se transmettent tout ce qui fait la vie, la beauté, l’amour, le désir, la peine et les secrets.

C’est une saga que nous a pondue l’auteure du Puy de Dôme. Une saga concentrée mais pas bâclée. Par moments, lorsque je lisais les magnifiques passages sur cet endroit, les Trois-Gueules, quand je découvrais la vie d’une époque, celle des fourmis blanches, ce petit pays retiré du monde, protégé par ses trois crocs qui éloignaient les curieux, je me revoyais bien plus jeune, découvrant la saga des Vialhe, de Claude Michelet. Il y a des points communs, la campagne, les tourments humains qui naissent dans le cœur, l’esprit de corps des gens nés ici, la méfiance envers « les autres », ceux de la ville, parce qu’on ne peut pas faire confiance à des gens qui acceptent de vivre sans voir un bout de forêt ou une rivière, un fragment de ciel étoilé ou un morceau de champ.

Comme tout bon roman, celui-ci est d’abord porté par le style, cette façon d’écrire qui provoque admiration et plaisir mêlés. Des descriptions, des situations décrites avec pudeur ou violence, parfois avec gourmandise. J’ai la sensation que Cécile Coulon s’est débattue dans ces pages comme un Colvert s’ébroue dans des eaux froides : avec délectation. D’abord, elle a soigné ses personnages. Ils se sont présentés l’un après l’autre, nichés au cœur de ces Trois-Gueules, ce paradis-prison, ce lieu trop beau pour n’être que beau. Ils ont croisé dans ce coin oublié des hommes, où la vie peut s’envisager avec un grand espoir et de la sérénité. Ensuite, les sentiments humains se sont chargés du reste, avec ce côté imprévisible et implacable, cette fugacité de l’instant, l’intemporalité de l’amour et de la rancœur. En campagne on parle peu, et les bavards se discréditent très vite. Chez les taiseux les non-dits sont comme des mines anti personnelles enfouies partout, dans les chemins de terre, les champs, les vestibules des maisons, les tracteurs des fermes, les églises, les lits de la passion et les cœurs meurtris.

Contrairement au Cœur du pélican, que j’avais aimé mais dont j’avais un peu déploré la froideur des personnages (mais c’était peut-être voulu), ces Trois saisons d’orage tonnent de chaleur, de sentiments qui débordent un peu, d’armures qui se craquèlent. Et sous l’armure, quel que soit le métal, il y a toujours un cœur qui saigne. Je me demande si ce torrent qui dévale des Trois-Gueules n’est pas alimenté par tous ces organes en hémorragie. Tous ces palpitants blessés et toutes ces années, ça finit par en faire des vagues et de l’écume. Ça peut finir par polir un peu la roche que découpent depuis plus de quarante années les fourmis blanches des Fontaines.

Mais j’en reviens toujours à la stylistique. À la formule. Au-delà de l’histoire, c’est ce que je cherche dans un livre, c’est la raison d’être de ma lecture. Dans ce roman, déposés comme le Petit Poucet sème ses cailloux, on avance sur le sentier et on ramasse les plus beaux passages et on les range dans la besace de sa mémoire, pour se les relire plus tard, pour se les redire, les déclamer, les proclamer en silence (si, c’est possible de proclamer en silence !). Il y a cette phrase au sujet d’Agnès : Elle s’occupait des phrases comme des grands blessés qu’il fallait remettre sur pied… Belle expression, bel hommage aux fourmis qui œuvrent dans l’ombre sur les mots.

Cette description aussi : La pluie ne venait pas, mais l’électricité tigrait le ciel, griffait la falaise et laissait des traces multicolores et étincelantes qui s’effaçaient rapidement.

Vous l’avez compris, si vous aimez les mots, vous êtes en bonne compagnie. Malgré des beaux moments de calme, des scènes amples qui prennent leurs aises, on perçoit une tension sous-jacente permanente dans ce roman, comme une énergie qui tient tout, même quand tout va bien, on se méfie, on reste un peu aux aguets. C’est sans doute l’effet des Trois-Gueules, ce lieu étrange, attirant et inquiétant à la fois, mystérieux, presque onirique. Les trois-Gueules sont un personnage, une figure qui ne parle pas, qui n’intrigue pas, une chose qui ne désire rien, qui ne convoite pas, une entité qui passe inaperçue la plupart du temps, mais qui est là, toujours et partout, elle est le théâtre où se joue le drame, elle est le décor et l’impulsion, le verbe et l’épée.

Bienvenue aux Trois-Gueules, profitez bien de la fête des Fontaines, où l’air s’emplit des odeurs de grillades, où l’eau de l’étang fraichit, écoutez bien l’histoire que va vous narrer Clément, le curé du village. Il va ranimer pour vous une époque, une période, quelque chose qui fait désormais partie de l’histoire des Fontaines mais que lui seul connaît.

Seb.

Trois saisons d’orage, Cécile Coulon, Viviane Hamy / Points, 265 p. , 19€ / 271 p. , 7.50€.

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