La Clef des Ombres, Jacques Abeille (Le Tripode) – Yann

Inauguré au milieu des années 70 par Les jardins statuaires, le Cycle des Contrées profite d’une magnifique série de rééditions au Tripode, permettant ainsi de mettre pleinement en lumière cet ensemble de textes incontournables au sein des littératures de l’imaginaire en France. Jacques Abeille s’y révèle un conteur envoûtant dont le talent est à la mesure de l’ambition, fait assez rare pour être signalé. Il y développe un univers singulier, au fil de « proses plus ou moins brisées » comme il le dit lui-même (source : Wikipédia).

La Clef des Ombres, réédité cette année par Le Tripode, est présenté comme le troisième roman du Cycle des Contrées, après avoir été publié en 1991 chez Zulma et mis à l’écart de cet ensemble. C’est donc lui rendre justice que de lui permettre de retrouver sa place au sein de cet univers auquel il appartient indiscutablement, au point d’apparaître sur la très belle carte qu’en a effectuée Pauline Berneron. Il conviendra d’ailleurs de noter le remarquable travail effectué par l’éditeur qui offre à chaque ouvrage une couverture signée François Schuiten. Le rapprochement entre Jacques Abeille et le dessinateur des Cités Obscures (avec Benoît Peeters au scénario) est d’une telle évidence à la lecture du texte que l’on ne peut que se féliciter de ce choix.

Brice, jeune homme fade et dépourvu d’ambition, travaille au service des archives de la sous-préfecture de Journelaime, ville provinciale de l’ Empire de Terrèbre. Régulièrement troublé par des rêves dans lesquels il rencontre la nuit un étrange inconnu, il prend peu à peu conscience de la réalité de ces entrevues, au cours desquelles lui est confiée une mission. Sa vie et sa personnalité en seront changées à jamais.

« Ainsi, craignant que le monde qui vous entoure ne soit imaginaire, vous auriez créé dans votre rêve un interlocuteur permanent et susceptible de vous rassurer. Mais pourquoi avez-vous entrepris de douter du monde ? Il me semble que c’est la première question. »

Saisi d’emblée par la luxuriance de la langue de Jacques Abeille, le lecteur se voit emporté dans un univers onirique et poétique, sensuel et envoûtant. Le récit semble se développer de lui-même, porté par de longues phrases soigneusement ouvragées, et l’on suit ainsi sans la moindre peine les déambulations de Brice, qu’elles soient réelles ou imaginaires. La Clef des Ombres n’est pas un roman d’action, même si s’y déroulent des événements dont on ignore parfois la portée, même s’il se produit parfois dans la narration des accélérations inattendues. Ce roman est un univers en soi et c’est une riche expérience que de s’y laisser prendre, de s’abandonner au fil de ses circonvolutions. Mais, et c’est bien là l’essentiel, Jacques Abeille ne se contente pas de dépeindre avec inspiration un monde fascinant, il laisse ici et là des éléments plus concrets et son roman possède ainsi une indéniable dimension politique.

Si le Cycle des Contrées constitue sans aucun doute la pièce maîtresse de l’oeuvre de Jacques Abeille, il est bon de savoir que celui-ci a également écrit un certain nombre de textes érotiques, souvent sous le pseudonyme de Léo Barthe. S’il n’en fait pas partie, les personnages féminins qui peuplent ce roman l’imprègnent d’une sensualité qui ne peut qu’ajouter à la fascination initiale provoquée par l’immersion dans ce monde, ajoutant ainsi au plaisir de lecture.

« La soudaine étrangeté du personnage et la manière de somnambulisme avec laquelle il se meut dans le monde, comme s’il y poursuivait un rêve à quoi tout heurt risquerait de l’ôter trop brutalement, et comme si rêve était contagieux, se conjuguent pour que cette tempêtueuse jeune femme recouvre toute l’ingénuité d’une jeunesse dont elle n’est pas encore tout à fait sortie. »

Difficile de juger si La Clef des Ombres constitue la meilleure porte d’entrée pour se plonger dans cet univers fascinant quand on n’a pas encore lu les autres textes qui constituent le Cycle des Contrées. Il semble toutefois que la magie ait immédiatement opéré et que grande soit l’envie de découvrir Les jardins statuaires (texte fondateur et le plus connu du cycle), Le veilleur du jour, Les Barbares ou les érotiques Chroniques scandaleuses de Terrèbre. On se réjouira donc d’avoir mis un pied dans le monde de Jacques Abeille, où l’on se réfugiera volontiers lorsque notre propre univers ne nous inspirera rien de bien exaltant.

Yann.

La Clef des Ombres, Jacques Abeille, Le Tripode, 273 p. , 23€.

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