L’homme à l’oreille croquée, Jean-Bernard Pouy (Folio Policier) – Seb

« Au matin, six heures à peine, réveillé par un type qui nettoyait les mégots écrasés sur le sol, j’ai eu du mal à quitter le siège plastique sur lequel j’avais réussi à dormir un peu, la tête sur mon sac. Quand on a sommeil, on peut dormir partout, par terre avec les vieux mégots, sur des chaises casse-dos, sur des bancs avec un clodo, n’importe où. J’ai été pisser, je me suis passé un peu d’eau sur la figure, j’ai refoncé au buffet, le garçon avait changé, j’ai bu un café avec trois croissants. »

Années 80. Marcel à quinze ans. Il se trouve dans un train qui prend son temps. Et puis il y a un déraillement et le train n’est plus qu’un amas de ferraille, de bancs et sièges convulsés, de tôles défoncées et congestionnées. Contre lui, une jeune femme se retrouve aussi prise au piège. Ils sont bloqués, au corps à corps, tête contre tête, intimité contre intimité. Elle s’appelle Marie-Claude, Marcel estime son âge à environ vingt-cinq ans. La fille est blessée, elle ne peut pas bouger, comme Marcel. Aucun des deux ne sait combien de temps ils vont rester dans le ventre ce wagon ratatiné. Ils ne peuvent pas bouger, mais ils peuvent parler, réfléchir, penser. C’est déjà beaucoup.

Pour un début d’histoire j’avoue que j’ai trouvé ça original. Ça m’a plu tout de suite. Je me suis dit, « putain, il va tenir 158 pages avec ça ? » Evidemment, j’ai voulu voir le spectacle. J’ai pas été déçu. C’est du Pouy pur sucre. Cuvée 1987. En disant cela je pourrais presque m’arrêter là, tout est dit. Et Pouy c’est tout. Mais je pense aussi à ceux qui n’ont jamais lu l’artiste, y en a – comme la pomme, y en a aussi.

Alors voilà, ce roman est comme une mobylette des années 80, celles qu’on trafiquait à grands coups de « kits » et de tours de clés de huit et de tournevis. Avec le guidon torsadé, bien pratique pour se vautrer au premier virage. Ce que je veux dire, c’est que ce livre exhale cette odeur addictive qui sortait du pot d’échappement, ce résidu de mélange consumé. Bref, c’est un deux-temps. Le temps du train, et puis l’autre temps. Cette histoire est vraiment surprenante, admirablement bien menée, très ramassée sur elle-même, comme un hérisson qui ferait la boule. Marcel et Marie-Claude nous deviennent très vite des potes, des gens que l’on observe, comme des voisins chez qui on va souvent.

C’est Marcel qui raconte son aventure et comme souvent quand survient la première personne du singulier dans la narration, c’est très empathique, efficace. Ça permet beaucoup de choses la première personne du singulier. De convoquer des souvenirs du personnage sans faire de maladresses, de faire de l’humour, d’utiliser le « parler » de ces années-là, de faire suer la pensée de l’intéressé, de nous faire entrer « en-dedans » de lui.

Un roman de Jean-Bernard Pouy c’est toujours un voyage parsemé d’éclats de rire (au risque de voir votre compagne vous jeter un regard suspect juste après en se demandant ce qui vous prend). J’ai pas mal ri en effet, sur des formules bien senties, des expressions, des métaphores recherchées et des jeux de mots passibles de la cour d’assises. Mais à travers tout cela, il y a des situations, des descriptions sérieuses qui ne se prennent pas au sérieux. Ça cause social, l’air de rien, l’auteur nous fait passer sous le nez une époque avec ses défauts et ses qualités, ces gens de tous les jours avec leur vie un peu triste, parfois. Remontez au passage que j’ai mis en exergue, lisez-le bien…l’air de rien j’vous disais… Y a pas à dire, il sait écrire le zoziau, y a rien en trop, tout est bien à sa place, et si c’était dans un autre sens, ça serait bien aussi. Parce que ce monsieur à un talent qui, comme les chats, retombe toujours sur ses pattes.

Ouaip, je sais, vous vous dites que j’en ai pas dit grand-chose, mais pour votre bien m’sieur dame, pour que la surprise vous cueille et que le plaisir soit au rendez-vous. Et puis quand on chronique un Pouy, faut faire concis pour être dans l’esprit.

Allez, je vous quitte avec un autre morceau, pour la route :

« Il faisait très beau. Par la fenêtre, j’ai regardé la mer, longtemps, remplie de voiles, traversée d’oiseaux, habitée autant que ses berges, couvertes de tentes, de parasols, de bagnoles garées un peu n’importe où. Tout ce bordel me faisait penser à un poème de Ginsberg, du n’importe quoi entassé sur des pages et des pages, jusqu’à ce que cet entassement donne une impression de fouillis génial, comme quand, dans un Mammouth, on commence à trouver ça formidable. »

Seb.

L’homme à l’oreille croquée, Jean-Bernard Pouy, Folio Policier, 157 p. , 5€90.

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