Vaincre à Rome, Sylvain Coher (Actes Sud) – Seb

« Je sais bien qu’il y a trop de rigueur en moi et trop peu de fantaisie ; trop de muscles vifs pour si peu de poids et trop de foulées pour un parcours si petit. On m’a souvent dit des choses comme celles-là : que j’étais trop ceci ou pas assez cela. Les reproches sont des mains plaquées sur ma bouche pour m’empêcher de prendre l’air. Que la force te soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, suggère la Petite Voix. »

Ça se passe à Rome, le 10 septembre 1960. C’est la fin de la journée. Le marathon va clore les jeux Olympiques et une flèche noire, tirée tout droit depuis l’Ethiopie va se planter au cœur du Colisée. Abebe Bikila, l’homme venu de si loin pour courir pieds nus sur le sol d’un ancien envahisseur va entrer dans l’Histoire.

Ce roman est la preuve que l’on peut se passionner pour un livre dont on connaît la fin. Par la narration, par le verbe, par la vie insufflée dans les lignes, par l’évènement que cela a été, par l’évènement que c’est encore aujourd’hui.

Sylvain Coher prend la plume d’escampette pour nous raconter dans une foulée lyrique l’exploit d’un homme simple, un berger des plateaux de la corne d’Afrique. Abebe Bikila, ce qui veut dire quelque chose comme « la fleur qui s’ouvre ». Abebe Bikila, cet homme ordinaire qui devient extraordinaire dès qu’il court. Un homme aux aptitudes fantastiques, né pour fendre l’air et avaler les kilomètres d’une nouvelle manière. Sans combattre l’effort, sans pilonner le bitume, sans s’agiter ni se débattre dans son corps, « ne pas s’agiter, ne pas sommeiller » aurait dit Marc-Aurèle. Un profil façonné par les dieux du sport.

Parce qu’Abebe vole un millimètre au-dessus du sol, il surfe la vague de poussière, il effleure les pavés et caresse le goudron. Dès que ses orteils sentent la fréquence, il entre en lui-même et lâche la bête qui patiente dans ses jambes sèches, son thorax étroit, ses épaules étiques. Rien ne bouge et tout se passe à l’intérieur. La figure est sans expression, pas le moindre rictus, pas la plus petite grimace. Juste la bouche et le nez bien ouverts, les yeux enfoncés dans les orbites telles des balles dans des canons pour tuer le temps et la gravité.

Le soldat Bikila ne court pas pour lui. Il est là pour les millions de ses compatriotes, et c’est cela le plus beau. Chacun de ses pas est une parole d’une éthiopienne, d’un éthiopien ; sa course, un discours d’indépendance et de revanche de quarante-deux chapitres et cent-quatre-vingt-quinze lignes finales. L’homme des pistes de sable et de terre rouge est venu parce que le Négus le lui a demandé. Parce que vaincre à Rome ce serait vaincre mille fois. Courir le marathon et piétiner la tombe de Mussolini, l’envahisseur barbare qui croyait parader dans le palais de Hailé Sélassié. Des centaines de milliers de soldats italiens pour mettre la main sur l’Ethiopie et aujourd’hui 10 septembre 1960 un seul berger noir pour conquérir Rome.

Quel beau récit que ce récit-là. L’auteur se met au service du personnage, de la discipline et de l’évènement. Il ne se met pas dans la peau de Bikila, le temps d’un marathon Olympique il est Bikila, le coureur aux pieds ailés. Il décoche à la première personne du singulier des courtes phrases dépourvues de virgules, comme s’il ne fallait pas perturber le rythme du coureur, comme si chaque ligne était une foulée aérienne. Seule la ponctuation juste nécessaire vient comme les orteils et le talon qui effleurent le parcours, un bref contact avec le sol et la page et c’est reparti. Les pensées de Bikila virevoltent, elles vont de son « chez lui », là-bas en Ethiopie à son entraîneur le suédois Niskanen qui connaît si bien la distance et la discipline. Quand deux poètes se rencontrent il ne peut qu’en jaillir du beau. Elles vont de son épouse Yewebdar à la rivière Awash qui coule sur ses terres oromos. Sylvain Coher replace l’exploit dans le contexte de l’époque, avec le poids du passé sanglant, les chaines à peine tombées. Il y a un rythme dans cet ouvrage qui retranscrit parfaitement la palpitation de la course, les médias qui commentent, la foule massée, les rues, les avenues, la voie Appienne, les monuments.

C’est long un marathon, surtout à vingt kilomètres à l’heure. Il faut tenir la distance et l’allure, s’en maintenir au plan, rester dans l’ombre, bien caché, laisser les autres cadors se disputer la lumière du soleil et jouer des coudes pour ne pas allonger la foulée. Il faut s’en tenir au plan, rester en-dedans de soi, cette bulle qui protège des élans de l’orgueil. Rester à l’écoute de chaque muscle qui parle, de l’air qui entre et sort, des mouvements d’économe qui agite les jambes, les bras, faire les niveaux sans cesse, vérifier et écouter la mécanique, veiller sur les pistons, huiler et ne consommer que le carburant nécessaire et pas une goutte de plus. Il faut maintenir le moteur au bon régime, ne pas s’approcher de la zone rouge qui serait fatale. Parce que tout un peuple attend justice, des millions de paires d’yeux suivent les pas altiers qui ne laissent presque pas de traces. Des pas presque silencieux, qui « flappent et reflappent » sur le bitume. Cela me fait penser à la chanson de Jean-Jacques Goldman, « le coureur » et ces mots : moi je courais sur la plage, abrité des alizées, une course avec les vagues juste un vieux compte à régler, pieds nus comme couraient mes ancêtres…des clous aux deux pieds pour écorcher la terre, je la caressais naguère…Le petit arbuste est resté volontairement dans l’ombre des géants Zatopek, Popov, Reily, Vandendriessche pour mieux surgir et cueillir la lumière.

Abebe Bikila c’est la forme la plus abouti de l’humain fait pour courir la distance de Phillipidès au service de la Grande Justice d’un peuple tout entier, en service commandé, un boomerang lancé vingt ans plus tôt.

Vaincre à Rome est un livre que vous risquez de lire d’une traite, sans ravitaillement, en tournant les pages avec la régularité d’un métronome. Lorsque vous aurez fini, que vous aurez franchi la ligne, vous aurez accompli un marathon et vos jambes seront un peu raides, vous sentirez des douleurs, votre corps vous parlera comme jamais il ne vous a parlé, parce qu’il n’y a qu’un seul Abebe Bikila et que seul un berger peut suivre un autre berger.

Et cette pensée du champion : Le rêve est ma seule chance de devenir une réalité.

Tchigri yellem, il n’y a pas de problème.

Seb.

Vaincre à Rome, Sylvain Coher, Actes Sud, 176 p., 18.50€.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s