L’imprudence, Loo Hui Phang (Actes Sud) – Aurélie et Gaëlle

Étonnante la densité de ce très court roman. En 140 pages tant de sujets essentiels sont abordés. Et Elle, la narratrice, se met à nu devant nous, exposant son être qui a tellement de mal à coller au modèle qu’on aurait voulu lui imposer depuis l’enfance. Sa liberté : son désir, vivre sa sexualité comme elle l’entend. Ses limites : le poids de l’exil qui pèse sur sa famille. Une introspection à l’autre bout du monde, des journées suspendues pour revenir et continuer à grandir.

Aurélie.

Cette nuit j’ai fini ce livre.
Je l’avais commencé au début de l’automne je crois, puis reposé parce que la nuit, parce que le sommeil, et pas eu envie de le reprendre tout de suite.
Je ne sais plus ce que j’avais lu juste avant, il me semble que c’était Forêt-Furieuse dont le mordant de la langue m’avait tellement tellement plu, emballée, conquise !
J’avais envie d’être emballée pareil, même si différemment bien sûr.
J’avais entendu parler de ce livre, j’avais entendu parler de la demoiselle, j’avais lu sur la quatrième de couverture :
« C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère. »
Il était écrit aussi :
« Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté. »

C’est ça qui m’avait convaincue, « sensuel et audacieux », et surtout « délicatesse du style et acuité du regard ». Ça encore plus.
Que je n’ai pas trouvé dans les premières pages, encore pleine de truculence que j’étais.
Rien de désagréable hein, non, mais quelque chose de très actuel, l’éveil du sexe, les baises parisiennes derrière les portes cochères, la double-vie, et dans l’écriture je rencontrai plus de précieux que de délicatesse.
Je suis sévère, je sais.
J’aime être prise par les mouvements de l’écriture ou par l’histoire ou par les deux, dès les premiers paragraphes. J’aime être enthousiasmée, que ça vienne me tarabuster quelque part, d’une manière ou d’une autre, tout de suite.
Une légère déception commence à me balbutier à l’esprit – bon sang je me suis encore fait avoir (c’est que ça m’est arrivé quelques fois dernièrement), je ne vais rien y trouver de ce qu’on m’en vend.
Et pourtant, sourd quelque chose qui me retient, qui m’agrippe, qui m’accroche. En fait quelque chose qui prend son temps, mais je ne le sais pas encore.
Et puis je n’en suis qu’à la page 26, vise un peu l’empressement de ma mauvaise foi.
Je l’ai reposé et quand je ne l’ai pas repris, je me suis dit que j’attendrais le moment propice.

Le moment propice c’était hier.
Ça me fait sourire : c’est évident qu’il fallait le printemps pour le déguster.

Hier je l’ai repris. Je n’ai pas eu besoin de relire les premières pages, je m’en souvenais parfaitement. Ce qui est déjà un signe non ?

Et je me suis laissée déambuler, dans ce Laos qui me fait fantasmer, dans cette Asie que je ne connais pas.
Et j’y ai tout rencontré de ce qui était écrit sur la quatrième de couverture : « sensuel et audacieux ». Je dirais même l’audace dans la sensualité. Je dirais charnel aussi. Dans les matières, dans le regard, dans la façon de rencontrer la vie. Charnel, pas charnu, rien d’offensif ni d’offensant, rien d’épais, rien d’impudique, tout en délicatesse et en finesse. Et rien de froid ni de fonctionnel non plus, « le corps comme seul réel territoire de liberté », ce qui n’a rien à voir avec le sexe comme revanche ou comme fuite, je ne voudrais pas qu’on se méprenne. Et qui n’a rien à voir non plus avec L’amant de Duras, je te le dis tout de suite en souriant. Quelque chose qui a à voir avec le désir de vivre et le plaisir de vivre et d’être femme. Qui n’occupe pas toutes les pages de tout le livre, du tout, qui se pose en fil blanc le long de la trame plutôt. Tu vois ?
« La délicatesse du style et l’acuité du regard » : l’acuité du regard… cent mille fois oui. La délicatesse du style au service de l’acuité du regard. D’une justesse impressionnante. En tout cas qui m’a impressionnée.
Et puis le rapport à la langue, dans quelle langue tu rêves, dans quelle langue tu penses, dans quelle langue tu parles.
Et puis le souvenir.
Et puis aussi, et puis surtout, l’identité dans l’exil, l’identité tout court, le droit à être, les injonctions à être, la liberté, la volonté.

Entre les deux paragraphes de la quatrième de couv’ que je t’ai déjà recopiés, il y a celui-là :
« Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné, brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent. »

Tu auras compris, je trouve que ce serait une chouette idée que tu laisses ce bouquin cheminer jusqu’à toi.

Gaëlle.

L’imprudence, Loo Hui Phang, Actes Sud, 160 p., 17.50€.

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