Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins (Gallmeister) – Fanny et Seb

Voici un roman totalement addictif qui est à la fois une ode aux grands espaces et une poignante histoire de vengeance, de sacrifice et de rédemption.
Tout se passe dans les monts Bull, une chaîne de montagne située dans les comtés de Yellowstone et de Musselshell dans le Montana. Au delà de ces descriptions magnétiques, c’est la fantastique construction de Joe Wilkins (traduction absolue de Laura Derajinski) qui m’a tenue en haleine au sein des bois, aux creux des ravines, dans le flot des rivières qui s’écoulent, durant ce temps sauvage qui fait disparaître les corps et ces âmes humaines qui restent et errent.

Wendell Newman vit sur ces terres, d’autres pensent « ses » terres comme une propriété absolue, un droit fondamentalement égoïste. Wendell est ce jeune homme travaillant dans l’un des plus grands ranchs du coin. Dès son plus jeune âge, il s’est heurté à la violence de la vie et n’en espère pas plus.
Un jour, un frêle gamin aux grands yeux noirs arrive dans sa vie. C’est l’éclaboussement, celui qui vous envoie une eau fraîche et vive pour vous faire ressentir la palpitation de qui l’on est vraiment. Parce que ce que Wendell redécouvre, avec ce p’tit bout d’homme, c’est une partie de sa vie.
Wilkins porte cela en écho en nous faisant vivre une autre histoire, celle d’un homme pourchassé dans les montagnes quelques années plus tôt; c’est le récit de Verl, le père de Wendell. La résonance prend alors de plus en plus de puissance au fil de ce roman véritablement habité.

Wilkins nous fait osciller dans son monde fait de bêtise humaine et de charité chrétienne, de coup de flingues et d’amour filial, de générosité d’âme et de corps imbibés d’alcool, de cruauté et de courage. Les personnages sont taillés dans la masse clair-obscur des Bull Mountains, les frontières sont tangibles, les clôtures se brisent aussi facilement que les êtres.

Au sein de cet endroit, l’amour n’a pas trop de place contrairement à la folie destructrice des hommes. Et pourtant Ces montagnes à jamais (« Fall back down when i die ») n’est pas une histoire âpre, elle porte la lumière de ceux et celles qui croient encore à la bonté, à l’abnégation, luttant parfois contre leurs démons intérieurs.
Wilkins sculpte ses personnages et nous montre, sans détour, la société actuelle. J’ai particulièrement aimé son ton pour nous parler de l’esprit poussiéreux et raciste des milices qui pullulent dans le coin, coin sûrement grandiose, mais bel et bien miné par des hommes sans scrupule.

Ces montagnes à jamais est une remarquable tragédie –Macbeth n’est jamais loin- écrite avec sincérité et maestria. Nous sommes donc le résultat de nos choix, de nos échecs, de notre filiation, rien n’est à subir, tout est à braver pour le meilleur et parfois le pire.
Nous sommes des loups hurlant à la face des étoiles, lisez ce livre et ressentez ses vibrations, voici un grand roman américain. Grandiose.

Coup de ❤️ bang bang.

Fanny.

« Et le jour sembla s’enfoncer en lui-même. Se muer en une entité qui grattait et grognait et respirait. Une bête immense et musclée, dressée sur ses pattes postérieures, atteignant sa taille maximale et terrifiante, aspirant dans ses poumons le soleil couchant et le vent discret et le chant crépusculaire des oiseaux.

L’histoire. Première décennie des années 2000. Wendell Newman travaille comme employé de ranch. Sa vie a explosé. Sa mère est morte, son père a disparu il y a plusieurs années dans la montagne et les terres qui appartenaient à sa famille ont été vendues pour subsister. Alors que sa vie morne s’écoule sous l’ombre des Bull Mountains, l’Etat lui confie un petit cousin dont la mère est incarcérée. Le petit Rowdy, sept ans, traumatisé, est un être spécial, il ne parle pas et souffre peut-être d’autisme. Alors que le Montana s’ébroue dans les bruits des milices indépendantistes qui ont érigé le paternel de Wendell en héros, celui-ci se retrouve avec ce gamin fragile sur les bras, un enfant auquel il s’attache profondément. C’est l’heure des choix.

Je suis entré dans ce livre comme on pénètre dans la montagne. Un pas après l’autre, m’arrêtant souvent pour admirer le paysage, contempler les lignes basses des ravines, les dents des pics presque possédés par le ciel. Dès le début je me suis senti en territoire ami. Vous savez, cette impression d’être comme à la maison, entouré de voix familières, respirant des parfums familiers, entendant des sons de tous les jours. L’écriture de Joe Wilkins a eu cet effet sur moi. Et en même temps, elle m’a emporté loin de ma Corrèze, dans le Montana. Je suppose que c’est un endroit au sein duquel je pourrais être heureux. D’ailleurs, j’y suis souvent allé grâce à mes lectures. Hein Jim Harrison, hein Chris Offutt, hein Richard Hugo.

La structure du roman est bien née, ça roule, ça sinue entre les sommets des Bull Moutains. Le décor est planté très vite mais n’est pas bâclé, c’est bien plus qu’un simple décor. Les Bull Mountains sont des êtres vivants, doués d’une forme d’intelligence, qui influent sur les agissements et la pensée de ceux qui y vivent. Je suis assez d’accord avec ça, j’ai toujours pensé que l’on était façonné par l’endroit dans lequel on vivait. Je l’ai peut-être déjà écrit dans une autre chronique.

J’ai été séduit par le soin que l’auteur a apporté à ses personnages secondaires. Ils sont autant travaillés que Wendell et Rowdy. Glen est un homme très attachant, à des lieux de la caricature du propriétaire terrien violent et autoritaire. Gillian, cette femme forte fendillée d’une grande blessure fluctue sur la fine bande de raison qu’est la vie quand elle vous a bien amoché. Même Kent, le chef de Gillian, on le cerne très bien. Tavin, l’ado qui dérive, est peint par petites touches savantes. Verl, au travers de son journal, apparaît plus vivant que d’autres.

La géographie de ce coin perdu d’Amérique se matérialise dans notre tête avec aisance, grâce aux descriptions qui tutoient la poésie, aux animaux qui sont nommés et aux plantes, aux arbres, aux petites villes. Le Montana est immense, et c’est un état rural doté d’espaces si vastes qu’ils peuvent donner le tournis et effrayer. Dans ces terres difficiles, cet ancien territoire des indiens Crow, rien ne se donne vraiment sauf la beauté du ciel et des montagnes. La vie y est rude, les esprits rebelles. Dans les endroits les plus reculés, certaines personnes considèrent que posséder la terre va de soi, et qu’elles sont libres d’y vivre comme elles l’entendent. L’autorité de l’Etat n’est pas acquise, l’administration Obama est contestée, les idées écologistes sauvagement combattues. Cette idéologie a pulvérisé les vies de Wendell et Gillian, et l’auteur tisse avec soin leurs histoires brisées dont les fragments se recollent avec la salive du temps.

Sincèrement, l’atmosphère de tension est remarquablement retranscrite, les rancœurs, les vieilles haines, les non-dits, la possibilité de vengeance, tout est subtil et bien à sa place. Le haut niveau de l’écriture pose le tout.

Joe Wilkins nous parle avant tout d’héritage. Pas celui qui décante chez le notaire, non. Celui qui passe les montagnes, chevauche le dos des cerfs hémiones, des loups qui reviennent, des coyotes, celui qui dévale les rivières froides, même en été. Cet héritage-là. Celui de la figure devenue légendaire d’un père rebelle, disparu corps et âme dans le ventre bombé des Bull Mountains. L’héritage lourd comme un manteau de peine d’un mari mort d’avoir fait respecter la loi, l’héritage d’une idéologie qui a infusé dans la tête d’un gamin à grands coups de fusil de chasse, de certains articles de la Constitution détournés de leur essence et brandis entre deux bières.  

Que c’est difficile de bifurquer, de grandir, de s’élever sous le joug de ce que vous lèguent les totems familiaux. Plus qu’une odeur de liberté, il règne sur ces terres un parfum de sacrifice. Parce que le sacrifice donne du sens à des vies perdues dans la vastitude, parce que parfois, quand la douleur est trop vive, le sacrifice peut devenir un synonyme de rédemption. Lorsque les familles et les éléments ont écrit l’histoire, y déroger devient aussi compliqué qu’empêcher les torrents de se jeter dans la pente.

Bon, il subsiste une chose qui m’a contrarié. Une grande coïncidence, trop grande, trop grosse. Je ne peux pas en dire plus pour ne pas compromettre votre lecture et votre plaisir. C’est d’autant plus dommage que le reste est vraiment excellent. Ça pue le vrai, l’émotion, l’humain. Vraiment dommage cette pirouette scénaristique, elle m’a expulsé du récit et j’ai eu besoin d’un peu de temps pour parvenir à retrouver les magnifiques contours de l’écriture, son cœur de pierre qui chauffe sous le soleil. Ce caillou dans la chaussure ne remet pas en cause tout le reste du roman, il ne l’altère pas vraiment puisque cela vient vers la fin. Peut-être que toi, lectrice, lecteur, tu ne seras pas gêné par cette coïncidence, après tout, c’est une question de seuil de tolérance et de subjectivité.

Allez, filez dans le Montana, du côté de Delphia, sur les rives de la Musselshell, et rentrez avant la nuit.

« Tard ce soir-là, le soleil saignait à travers la ramure des pins, la terre brisée se teintait d’ombre et de bleu, et quand Wendell se tourna, il trouva le garçon assis droit comme un i sur la banquette du camion comme il l’avait fait presque toute la journée, ses épaules rachitiques de travers, ses yeux immenses comme des galets à ricochet. »

Seb.

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins, Gallmeister, 320 p., 23€.

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